18/06/2011

Les Gaulois étaient des coupeurs de têtes

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Bibracte. C’est le nom que Jules César donne à sa victoire en 58 avant J.C sur les Helvètes qui voulaient migrer vers le Sud-Ouest de la Gaule (De Bello Gallico I, 12-14). Il les refoula de la rive gauche de la Saône pour les renvoyer dans leur territoire, après une bataille qui aurait eu lieu plutôt à Montmort situé à 25 km de Mont Beuvray. C’est dans cette dernière commune du même Morvan, en Bourgogne, qu’est localisé désormais l’antique oppidum de la capitale des Eduens, un peuple celte qui s’était surtout développé au Ie siècle avant notre ère avant de s’associer aux Romains: elle avait pour nom Bibracte justement et avait 10 000 habitants. Les archéologues n’en finissent pas d’exhumer des trois tertres qui entourent ce chantier perpétuel - qui a reçu il y a quatre ans le label «grand site de France»- et son prestigieux musée éponyme, des trésors d’information sur leurs ancêtres les Gaulois, leurs mœurs, leurs coutumes guerrières et les symboles de leurs croyances païennes.

La différence de leur paganisme avec celui des Hellènes et des Romains résidait en leur conception de la mythologie divine: leurs dieux ne ressemblaient pas aux humains. Bélisama, Clavariatis, Bélénos (protecteur entre autres de la forêt lausannoise de Sauvabelin…), Vindonnus (un Apollon moustachu…), Luxovius qui fit jaillir les sources thermales de Luxeuil ou la déesse Naria que les Helvètes invoquaient pour décupler leur courage guerrier, étaient autant d’idoles informes. Donc pas des modèles artistiques. Pourtant, les savants ont observé sur divers objets (monnaies, bijoux, statues en pierre ou en bois - comme un fameux buste en chêne de l’an 50 av. J.-C., déniché dans un fossé près d’Yverdon) des représentations du corps humain curieusement focalisées, pour la plupart, sur la tête. Cette interrogation, à la fois historique, sociologique et artistique a inspiré aux muséographes de Bibracte une expo thématique itinérante qui fait une escale de quatre mois à Lausanne, dans les quatre étages de l’Espace Arlaud*. Ce ne sont que pendeloques ou poignards anthropomorphes; miroirs en bronze, faciès gravés sur des deniers; masques, casques en métal précieux, etc. Plus une impressionnante collection de crânes authentiques, les uns perforés par un clou en fer, d’autres artistement trépanés à la scie ou dont on a méticuleusement découpé la face osseuse…

Cette exposition maillée d’énigmes est balisée par des panneaux explicatifs se référant à des témoignages de mémorialistes grecs et romains. Tous conviennent que les Gaulois, du Ie au IIIe siècle, avaient coutume de prélever sur le champ de bataille les têtes de leurs ennemis. Diodore, l’Hellène de Sicile: «Ils coupent les crânes et les attachent au cou de leurs chevaux. Après les avoir enduits d’huile de cèdre, ils les gardent avec soin dans un coffre à provision et ils les montrent aux étrangers…» Tite-Live, l’immense Latin de Padoue, en son Histoire romaine, décrit le sort qui fut réservé par des Celtes boïens à la tête tranchée d’un général Postumius, qu’ils venaient de vaincre: «Après l’avoir nettoyée, comme c’est la coutume chez eux, ils l’incrustèrent d’or.»

 

Trophées médiumniques

 

Il y a 45 ans, le beau poète normand Max-Pol Fouchet (1913-1980), qui fut aussi un grand historien d’art, avait trouvé une explication très inspirée à ces décollations systématiques que nos classiques «civilisés» jugeaient barbares ou du moins surprenantes: «Les Gaulois, nos ancêtres savaient d’expérience naturelle que le plus court chemin d’un point à un autre n’est pas la ligne droite mais le songe. Leur premier songe était que la vie se poursuivait après la mort. Elle durait justement dans le crâne, réceptacle précieux. Leurs rites de décapitation, loin d’y contredire ou de témoigner d’une obtuse barbarie, attestaient la confiance de leur civilisation dans l’invisible. Ainsi les Celtes emportaient-ils souvent avec eux la tête d’un guerrier valeureux et attendaient d’elle, au cours de leurs expéditions, des conseils.»

 

Les Gaulois font la tête, Espace Arlaud, place de la Riponne, jusqu’au 2 octobre 2011.

 

 

 

 

 

Jules César et les farouches Helvètes

 

 

 

Les latinistes qui ont lu La Guerre des Gaules se souviennent que le grand conquérant romain rédigea ses mémoires militaires à la troisième personne du singulier pour parler surtout, et triomphalement de lui-même. Or il eut l’élégance intellectuelle de reconnaître que sa victoire de Bibracte sur les Helvètes (ces Celtes de Gaule orientale) en 58 av. J.-C., lui fut une épreuve laborieuse. Il y trouva un ennemi farouche qui, 50 ans auparavant avait triomphé des Romains et les avait même fait passer sous le joug. Les «futurs Suisses» étaient principalement commandés par le chef des Tigurins, le fameux Divico que les historiens romantiques du XIXe siècle tentèrent d’ériger en premier héros de la patrie. Cette image, reprise par le peintre Charles Gleyre et l’écrivain Conrad Ferdinand Meyer, se maintint dans l’historiographie populaire et les livres scolaires jusqu’à l’orée du XXe. Depuis, sa valeur emblématique s’est effondrée: quitter le territoire national, et en brûlant ses villages, pour tenter de trouver meilleure herbe ailleurs… Le mythe devenait un zeste dissonant dans le discours patriotique.

 

Image d’en haut: Les Romains passant sous le joug, 1858, huile sur toile, 240 x 192 cm.  (Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne) :

 

12/06/2011

Petite géographie olfactive du Pays de Vaud

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S’il devait attribuer une saveur précise à sa terre d’adoption, le soussigné évoquerait d’abord le lait condensé en tube de notre enfance, dont nous suçotions le goulot fileté en catimini jusqu’à plus faim. N’ayant pas eu la chance d’être allaité par Maman (il a été sustenté à la poudre blanche lyophilisée qu’inventa en 1908 un certain Maurice Guigoz), il voua tôt sa tendresse à notre vache nationale. Surtout aux heures fixes où le modzon la tète: le veau «sous sa mère» n’a point d’autre nourriture que le lait. Le vrai! Avec celles de l’épicéa combier, du bouquetin de Château-d’Œx et du fumier des fermes voisines, l’odeur du lait bovin fait partie des huiles essentielles de la mythologie vaudoise. En Lavaux, elle renaît dans la flaveur dorée et prénatale du vin blanc: «Long en bouche, un chouia lacté juste comme il faut… Ouais, il va bien ton Calamin, Fernand!»

Mais la palette aromatique du canton s’ouvre aussi aux fenaisons préalpines, au céleri d’Arrissoules, à la rhubarbe jeunette de Cudrefin, au noisetier des Charbonnières - dont les haies, soit dit au passage, sont des pièges à escargots… A Chêne-Pâquier, le tablier ourlé de dentelle des grands-mamans se parsème de cerfeuil. A Echallens, j’ai connu une aïeule sèche et belle comme une chèvre qui préférait la lecture des Méditations évangéliques d’Alexandre Vinet à la besogne cuisinière. Sa progéniture la tarabustait, tel un essaim de moucherons, autour de son banc préféré au pied d’un tulipier de Virginie. Un jour, on lui tendit un flacon d’ammoniac - dont l’acide exhalaison fait suffoquer et larmoyer.

 

-     Sentez voir ce sucre, Mamy. Est-il encore bon?

 

La dame à chignon d’argent plongea son nez pointu dans le bocal, inhala de toutes ses forces et répondit, l’œil sec:

 

-     Ce n’est pas du sucre. On dirait de l’ammoniac!

 

L’anosmie de nos aînés est une affection grave qui atténue leur odorat. Mais elle a le mérite de leur épargner les vapeurs fétides de la STEP Vidy quand ils déambulent en chaise roulante dans les allées du Parc Bourget. Les brises du Léman qui secouent les hauts feuillus ébouriffent aussi leur chevelure chenue en leur rappelant les souvenirs parfumés de leur jeunesse.

 

 

08/06/2011

Un «jardin instinctif» aux Grangettes

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En cette période solsticiale, trop de sécheresse désespère l’agriculteur, comme tous ceux qui aiment la nature. Gérard Bonnet, qui vit depuis 32 ans dans une ferme située au cœur de la réserve naturelle des Grangettes, entre Villeneuve et Le Bouveret, en fait partie. A l’aube, il s’avance sur le ponton sinusoïdal qu’il a construit de ses propres mains au bord de la roselière et lève sa barbe sombre vers le ciel du Léman pour quémander de l’orage. De l’orage, des torrents de pluie… Quand le miracle se produit, les frênes immenses qui surplombent le délicieux «jardin instinctif» qu’il a créé en 1999 sur les brisées désastreuses du mémorable ouragan Lothar, l’en remercient. Une averse donne enfin à boire à ces arbres protecteurs; les vents pluvieux désankylosent leurs ramées, et toutes les plantes de Gérard Bonnet, vivaces et arbustes, se désaltèrent. Au retour du soleil, elles libéreront une symphonie d’effluves répondant au camaïeu vert et rouille des hostas qui composent le couvre-sol. La fragrance la plus vanillée, un chouia gingembrée, que j’y ai respirée le jeudi de l’Ascension, provenait des étamines fauves d’une rose à l’ancienne – donc à floraison unique – dont les pétales blancs sont translucides. On l’appelle Sourire d’orchidée (image d’en haut). Se décline une gamme de 120 autres rosiers au charme désuet, en compagnie de pivoines de Chine, d’anémones japonaises, de géraniums à sépales bleus. Au centre du labyrinthe, que le jardinier a développé au gré de son instinct, donc sans plan préalable, on tombe sur un carrefour végétal, où ses cultures sont jalonnées-balisées par de monuments insolites en ferraille oxydée. Cela en alternance avec des branches de bois flotté, prélevées dans le lac proche et qui sont douces au toucher comme la pierre fine des camées. Et sur le mur ocre de sa maison il a laissé de dessécher naturellement le squelette d’un lierre qui a fini par se moulurer tout seul comme l’agate sculptée des vieilles églises.

 

Au cap de l’an 2000, Gérard Bonnet a renoncé douloureusement à sa passion de photographe-explorateur, troquant ses lourds appareils contre la bêche et la binette. Mais dans son modeste carré fleuri, il recrée sa Toscane bien-aimée, les paysages d’Islande et d’Ecosse qu’il a tant photographiés. Comme aurait dit Cortazar, le visiteur y fait le tour du jour en 80 mondes.

 

De mai à octobre, entrée libre. 079 471 91 11.