22/09/2011

Adrien Pichard, le baron Haussmann de Lausanne

Le 25 juillet 1841 s’éteint, à 51 ans, un ingénieur lausannois qui vient de moderniser l’aménagement routier de sa ville natale et du canton de Vaud. Le décès d’Adrien Pichard est d’autant plus inopportun qu’il interrompt un gigantesque chantier urbanistique dont il fut le maître-d’oeuvre suprême, le général en chef: rien moins que celui du Grand-Pont, qui traverse aujourd’hui le vallon du Flon à la hauteur des places Saint-François et Bel-Air. Et dont les vieilles arches duquel abritent désormais des bars et des terrasses pour djeun’zz amateurs de cocktails excentriques. Nul doute que Pichard, tout visionnaire qu’il fût en la première moitié du XIXe siècle, n’aurait pu imaginer un tel destin à ses six voûtes de pierre en ogive. Mais on ne veut pas croire qu’il s’en retourne dans sa tombe: sa vision «ingénieuriale», comme on dit aujourd’hui, ne se limitait pas au destin d’un simple pont. Elle planait sur toute une ville dont il avait redessiné en 1836 un plan de traversée, et où son but ultime était de relier la route de Berne à celle d’Yverdon. Les rues et venelles de Lausanne étant trop escarpées pour le permettre, Adrien Pichard suggéra de nouvelles artères extra muros, qui encercleraient la capitale vaudoise d’une route où calèches, diligences ou pataches tractées par des baudets chemineraient sans encombre, et plus vite. Bref, ce périphérique avant la lettre fut un peu l’ancêtre, il y a 170 ans, de notre autoroute de contournement - celle que les Genevois disent tant apprécier quand ils veulent être méchants. Sur la «ceinture Pichard», les dénivellations furent surplombées par le susnommé Grand-Pont, dont le chantier fut achevé en 1844 par William Fraisse et Mathieu-Henri Perregaux. Ainsi que par un autre ouvrage d’art important: le tunnel de la Barre, creusé entre 1850 et 1855 par Victor Dériaz et Georges Krieg.

 

Nous ne savons rien de la physionomie d’Adrien Pichard: peut-être qu’en entrepreneur passionné et pressé, refusa-t-il de lambiner devant le pinceau d’un portraitiste de notables – une profession alors très sollicitée… Il naît le 30 juin 1790 à Lausanne, d’un père français huguenot, d’abord établi à Yverdon, et d’une mère native de l’adret lémanique: Julie Mouron est la fille du syndic de Chardonne. Adrien s’inscrit au Collège académique puis, à 17 ans, se rend à Paris pour étudier à l’Ecole polytechnique avant d’entrer à l’Ecole impériale des Ponts et Chaussées, au sortir de laquelle il est engagé comme ingénieur diplômé sur divers travaux publics d’une France qu’il chérit. Elle le lui rend bien, en lui accordant la citoyenneté en 1817, de même que le droit de quitter sa nouvelle patrie à volonté, et pour des périodes illimitées. Adrien Pichard en profite pour réaliser des ouvrages en Belgique puis, en 1817, retourner dans sa ville natale où on lui confie le poste d’ingénieur adjoint au Conseil d’Etat. Le voici aux commandes d’une administration vaudoise débutante, qu’il réorganise à sa guise. Fort de son expérience parisienne, il y implante une école de ponts et chaussée digne de celle qui l’avait formé. C’est à son initiative qu’on ouvre les routes de Nyon aux Rousses via Saint-Cergue, d’Yverdon à Pontarlier par Sainte-Croix, de Lausanne à Oron-la-Ville, de Vevey à Châtel-Saint-Denis…

Traceur de routes dans les campagnes, rénovateur de la circulation urbaine, et de la périurbaines, Adrien Pichard le Vaudois eut, douze ans après sa mort à Lausanne, un émule illustre à Paris. En cette ville lumière qu’il avait quittée un peu à contrecœur à 27 ans: on parle du préfet de la Seine Georges-Eugène Haussmann (1809-1891), alias le «baron Haussmann». Celui qui ordonna des brèches décisives dans le vieux tissu urbain, pour ouvrir un champ libre à la garde impériale de Napoléon III et à la répression de séditieux. Or, ces artères font aujourd’hui le bonheur des flâneurs qui aiment le charme particulier des grands boulevards parisiens, chantés par Jacques Brel. Notre Adrien Pichard sera plus tard comparé à ce préfet français, comme s’il l’avait imité, alors qu’il fut son devancier!

 

 

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