20/11/2011

Un précepteur vaudois dans l’intimité du tsar

Le 30 mai 1962, à Lausanne, un infarctus foudroie un octogénaire chenu, à fière moustache et au destin extraordinaire. La mort de Pierre Gilliard affecte toute l’intelligentsia romande, car il a longtemps enseigné, puis dirigé jusqu’en 1949, l’Ecole de français moderne. Il fut aussi le frère du grand écrivain Edmond Gilliard, fondateur des Cahiers vaudois, ami de Ramuz et de Stravinski. Mais la renommée de ce cadet s’était surtout affirmée, au plan mondial, depuis la publication en 1921, à Paris, de ses souvenirs à la cour de Nicolas II, dont il éduqua les cinq enfants et partagea les dernières années de captivité et de persécution par les bolcheviques. Parce qu’il était Suisse, il avait échappé de justesse, et presque à contrecœur, à la fusillade d’Ekaterinbourg qui décima la famille impériale et sa domesticité, un fameux 17 juillet 1918.

Après des mois d’errances compliquées en une Sibérie ravagée par la guerre civile, ce natif du Nord vaudois retrouva ses pénates pour y terminer ses études interrompues en 1904, et y épouser sa compagne d’exode, la Russe Alexandra Tegleva, la nurse des quatre filles de Nicolas II. Nonante ans après sa parution et un demi-siècle après la mort de Pierre Gilliard, son témoignage - qui sert encore de source inestimable, car sûre et directe, à la plupart des historiens de la Révolution d’Octobre – vient d’être réédité. agrémenté d’un avant-propos de son neveu et filleul Pierre-Frédéric, qui a aujourd’hui 74 ans. Son parrain, il s’en souvient comme d’un tonton affectueux et doué de pédagogie provocante.

Il n’en avait que 25, Pierre Gilliard lorsqu’il fut engagé comme précepteur par les Leuchtenberg. Une famille apparentée aux Romanov et qui possédait, à son exemple, un palais de villégiature en Crimée. Après six mois passés au bord de la mer Noire, il les suit jusqu’à la Baltique, à une trentaine de verstes de Saint-Pétersbourg. Ses bonnes façons séduisent le tsar et l’impératrice Alexandra, qui le savent pourtant Helvète, soit peu monarchiste. Or, à l’instar de Catherine II qui fit appel en 1784 à un autre Vaudois démocrate, Frédéric-César de La Harpe, pour éduquer son petit-fils, le futur Alexandre I, ils embauchent en 1905 le jeune homme comme maître de français de leurs quatre filles, les grandes-duchesses Olga, Tatiana, Maria et Anastasia. Quatre ravissantes et amènes princesses généreuses - elles signent leurs innombrables étrennes OTMA, un acronyme composé de leurs quatre initiales. Des élèves médiocres mais qui lui témoignent beaucoup de sympathie. Au point qu’il peut les photographier en toute liberté.

Avec leur benjamin, le tsarévitch Alexis, dont Gilliard devient le précepteur dès 1912, la relation est plus aléatoire: le tout jeune héritier souffre d’une hémophilie atavique que lui a transmise sa mère éplorée. La tsarine est la petite-fille de la reine Victoria, à l’origine de cette endémie génétique qui sévit dans tout le gotha européen. Il suffit d’une brusquerie enfantine, d’une maladroite galipette, pour que l’impérial marmot souffre de douloureuses hémorragies sous-cutanées. Affolé par cette fragilité qui met l’avenir de la dynastie en danger, son entourage immédiat lui interdit d’abord tout mouvement risqué, toute indépendance physique, donc mentale. En pédagogue visionnaire, Pierre Gilliard parviendra audacieusement à déterminer les parents de son disciple à le laisser consciemment jouer avec le danger. A son étonnement, ils accepteront: «Ils l’aimaient d’un amour sans bornes; cet amour leur donnait la force de le laisser courir les risques d’un accident dont les suites pouvaient être mortelles, plutôt que de le voir devenir un homme sans virilité et sans indépendance morale.»

 

Ainsi, le petit Alexis serait peut-être devenu au mitan du XXsiècle un bon tsar, vigoureux et éclairé, démocrate peut-être. Une personnalité. Mais les idéaux de Pierre Gilliard seront vite illico presto enrayés par l’irruption d’un certain Raspoutine. Détruits par l’avènement d’un régime communiste nivelant tout par le bas, y compris les individus et leurs espérances. Enfin anéantis par des brigands imbibés de rage et de vodka, qui extermineront imbécilement, en 1918, dans une cave de l’Oural cinq beaux élèves qu’il a tant aimés.

 

Pierre Gilliard: Treize années à la cour de Russie, Ed. Payot, 334 p.

 

 

 

 

 

 

Nicolas le doux, le pusillanime

 

Pierre Gilliard eut souvent l’occasion de converser avec la tsarine. Alexandra assistait assidûment aux leçons qu’il donnait à ses filles, puis à son fils le tsarévitch. Entre le précepteur suisse, dont elle connaissait les principes démocratiques, et cette impératrice aux idées de moins en moins libérales, s’établit une paradoxale connivence. Une tendre guerre qui perdura, dont le nerf fut la santé fragile et imprévisible de l’héritier.

Avec Nicolas II, les premiers contacts furent d’abord distants – étiquette impériale oblige. Mais dès que sonna l’hallali de la monarchie, et que le souverain participa lui-même aux travaux domestiques de son ancien palais de Tsarskoïe-Selo devenu prison, le potentat déchu se désengonça, puis se prit d’affection pour cet instituteur francophone qui restait indéfectiblement fidèle à ses enfants. Il en fit un de ses derniers confidents. Gilliard s’en souviendra plus tard, avec une émotion compréhensible mais sans déroger à sa fine intelligence critique: «Nicolas II était un modeste et un timide, écrit-il; il douta trop de lui-même – de là toutes ses infortunes. Son premier mouvement, le plus souvent, était juste; le malheur est qu’il y accédait rarement, à cause de cette méfiance qu’il avait de lui-même. (…) Tragique destinée que celle de ce souverain qui, durant tout son règne, n’aspira qu’à se rapprocher de son peuple et qui n’en trouva pas le moyen! Il est vrai qu’il était bien gardé, et par ceux-là mêmes qui avaient intérêt à ce qu’il n’y réussit point.»

 

 

 

09:41 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Il ressort de tout cela que les débats sur le communisme et ses bienfaits devaient être quelque peu agités dans la famille Gilliard...

Écrit par : Géo | 20/11/2011

Pas seulement: en comptant la parenté du cent millions de victimes évoqué par "Le Livre Noir du Communisme", un part non négligeable de la population terrestre aurait quelque motif à s'agiter.

Écrit par : Rabbit | 21/11/2011

Secouez un peu vos neurones tremblotants, vieux cuniculus (et je me comprends). Il doit y avoir une raison pour que j'écrive le commentaire ci-dessus. Voici des nouvelles de la nièce du précepteur :
http://www.agauchetoute.info/author/diane/

Écrit par : Géo | 21/11/2011

Quelle salade ! Révolution permanente & saucisson vaudois. Même en Chine on ne trouve plus de pareils vestiges des impasses intellectuelles du XXe siècle. Il faudra l'embaumer et créer un mausolée sur la place de la Riponne.

Et les Gilliard qui produisent "La Dôle des Monts", même tribu ?

Écrit par : Rabbit | 22/11/2011

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