28/11/2011

Trop de beau temps dévalue le beau temps

Novembre aura été clément et ensoleillé jusqu’à l’indécence. Cette persistance anticyclonique nous a induits au péché de gourmandise: le stratus brumeux se lapait comme de la mousseline de poire, le bleu des éclaircies évoquait certains fromages de brebis. Quelle ingénieuse alliance de flaveurs! Le piéton des villes s’en délectait rien qu’en levant le nez sous les platanes du quartier de Rive, à Nyon, où les vents du Môlan et de la Fraidieu la ravivent. Il ne manqua à son gueuleton olfactif qu’une ou deux lampées de porto digestif à l’anglaise pour qu’il eût l’impression d’être rassasié sans avoir rien mangé.

A l’intérieur des terres, qui sont actuellement vides et noires, les sentiments sont différents: en abaissant le niveau des rivières, l’absence de pluie tracasse le pêcheur du lac de Neuchâtel car, en janvier prochain, ses truites ne pourront plus remonter l’Arnon pour frayer en aval du col de la Croix. L’agriculteur de Granges-Marnand redoute que ce redoux prolongé ne tarisse la nappe phréatique sous ses parcelles céréalières. Le passage de novembre à décembre, qu’on appelle noblement «la saison morte», est censé ensommeiller les cultures, pas les tuer. Les nuits d’encre de sa Broye sont d’autant plus sibériennes que les jours fauves y ont été quasi provençaux. Et quand, au petit matin, ses souliers font croustiller la rosée givrante de ses chaumes et éteules, sa pensée méditative s’approfondit encore: l’humus hérité de son grand-papé redeviendra-t-il fertile? A ce défaitisme atavique protestant répond la bonhomie ingénieuse, un chouia cabalistique, de grand-mamé Yvonne, dite Vovonne - une catholique du val d’Anniviers: «Lèche le bout de ton doigt de main préféré et dresse-le vers le ciel. Tu y sentiras venir la neige. Si elle ne vient pas, recommence tes succions et ta mimique digitale. Obstine-toi, la neige finira bien par tomber…»

Il faut croire en la vieille expérience de Vovonne, en son indéfectible espérance matinée de magie campagnarde. Décembre est tôt ou tard voué à blanchir. Et, comme écrivait Henri Pourrat en son Auvergne, «du haut des nuées bouffantes et des étoiles scintillantes de gel, l’hiver va lever derrière les collines son énorme tête chenue.»

 

Commentaires

L'attente de la pluie pour les pêcheurs, les paysans, pour les assoiffées, cet or bleu qui fait la beauté du Léman, du Doubs, les sources sont-elles taries? Ou, alors est-ce parce que on oublie de "prier" oui pour la pluie! Nous le faisions dans certaines régions d'Afrique australe, où l'eau était précieuse: on priait Khotso, Pula, Nala Paix, Pluie, Prospérité
Merci pour ce billet de profondeur et de poésie
claire marie

Écrit par : cmj | 29/11/2011

On aimerait bien ne pas contredire Vovonne, mais les terres gelées ne laissent plus pénétrer l'eau pour recharger les nappes. J'ai quitté l'Auvergne ce matin et la situation est la même qu'ici. Magnifiques couchers de soleil sur la chaîne des Puys, pas de pluies. Je venais de Navarre, où le barrage qui retient les eaux salées de la vallée chère au coeur de mon voisin le Padre Don Isidoro est presque complétement à sec. Don Isidoro, "palombeiro jubilador" selon un article du "Diario de Navarra". Que j'avais traduit jubilateur : oh, la colombe de la Paix ! Pan ! oh, le Saint-esprit ! Pan !
Merci de m'avoir révélé ce faux ami...

Écrit par : Géo | 29/11/2011

J'ai connu une Marguerite de Navarre qui écrivait des histoires grivoises.

Écrit par : Rabbit | 01/12/2011

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