13/12/2011

Un pionnier du cinéma et de la savonnette!

Le jour de Pâques 1896, au temple de Lutry, on inaugure l’installation dans le chœur de trois nouveaux vitraux, créés par les verriers parisiens Champigneulle fils & Cie et offerts par un riche industriel, présent à la cérémonie. A 48 ans, Henri Lavanchy-Clarke a un maintien de milord anglais, son épouse Jenny-Elisabeth est Anglaise, l’aîné de leurs quatre enfants porte le très british prénom de Marmaduke… Mais pour avoir traversé la Manche, onze ans auparavant (avec une seule thune dans son balluchon), ce fils de vigneron vaudois n’a jamais renoncé à son passeport suisse, même si c’est au Royaume-Uni qu’il s’est rapidement élevé dans la hiérarchie de la fabrique de savon Lever Brothers Ldt, près de Liverpool. A l’auditoire, le mécène rappelle que son grand-père Pierre-Etienne Lavanchy et son père Jean-François étaient nés à Lutry. C’est pour honorer cette fibre atavique, qu’il a financé le sertissage trois vitraux du temple, qui portent encore la dédicace de sa famille. Un homme bien distingué, ce Lavanchy-Clarke, mais sa trajectoire est picaresque, telle que la narre, entre cent autres destins, un quatrième tome d’une monumentale et passionnante encyclopédie sur le patrimoine architectural et l’histoire de Lutry (lire encadré). Il n’y voit pas le jour, à l’exemple de ses chers aïeux. Il naît à Morges en 1848. Un autre bourg lacustre dont il s’échappe une première fois à 22 ans pour servir d’infirmier de guerre sous la bannière de la Croix-Rouge d’Henry Dunant. Après s’être endurci sur le front franco-russe, il se découvre en Egypte une passion d’archéologue qui ne le lâchera jamais. La seconde fois, c’est donc pour s’établir en Angleterre, chez ces puissants savonniers Lever de Warrington, dans le Cheshire. Il s’y acclimate bien et très vite – en épousant accessoirement une fille du directeur, dont il accolera le patronyme au sien. En 1889, il participe à l’implantation d’une nouvelle fabrique de savonnettes préemballées: celle de Port Sunlight, à Birkenhead, près de Liverpool. Son dynamisme à multiples ressorts - dont ceux de l’intuition publicitaire et de la passion de l’image – fait exploser les ventes du savon Sunlight jusqu’à Olten, où, en 1898, il devait créer une succursale de Lever Brothers Ldt, qui allait devenir la Savonnerie Helvetia.

Amoureux de la photographie, Henri Lavanchy-Clarke le sera davantage encore de ce qu’on appelait le cinématographe. Celui des Frères Lumières, à Lyon, qu’il fréquente professionnellement et dont il deviendra le concessionnaire pour la Suisse. Auparavant, près de l’usine de beau-papa à Birkenhead, il construit une des premières salles de cinéma de Grande-Bretagne, qu’il destine aux ouvriers et à leurs familles. Son âme de philanthrope le sensibilise particulièrement au sort des miséreux privés de beautés visuelles: en 1881, il fonde une école pour les aveugles de Paris, et en 1892 un atelier pour ceux de Lausanne. Mais il ne se contente pas de promouvoir le nouvel art cinématographique – fondation cette même année d’une Société française du Phonoscope; soit de l’image mouvante. Il s’intéresse de près à la technique, invente des appareils révolutionnaires qui tomberont dans l’oubli. Dont un «lavanchyoscope»… Et surtout, il maîtrise la caméra: tantôt réaliser des films publicitaires, tantôt pour donner des lettres de noblesse aux documentaires. En juin 1897, vingt-cinq ans avant sa mort à Cannes, notre Lutrien fut un des rares cinéastes présents au jubilé de diamant de la reine Victoria.

 

  

 

 

 

 

Toute une encyclopédie pour raconter Lutry

 

A l’orée du siècle dernier, la famille d’Henri Lavanchy-Clarke n’offrit pas que des vitraux prestigieux aux Lutriens. Un de ses présents fut un singe vivant, en hommage à leur fameuse mascotte-emblème sculptée en grappe dans l’église et sur un linteau du château, par la corporation bernoise Zum Affen au cours du XVIe siècle, et qui serait à l’origine de leur sobriquet. Ils en sont très fiers, les Lutriens: «Les singes ne sont-ils pas des animaux intelligents et attachants?» Hélas, le primate des Lavanchy d’Angleterre ne survécut pas longtemps au climat lémanique…

Ces détails anecdotiques, architecturaux, héraldiques, liés à la petite histoire d’une bourgade lémanique de quelque 10 000 âmes - tout en étant aérés par la grande, l’universelle - ne sont que menues pépites prélevées sur un trésor éditorial au long cours, et que des édiles éclairés encouragent, et subventionnent depuis plus de vingt ans. «Histoire de Lutry et des Lutriens», qui vient de paraître, poursuit une minutieuse recherche encyclopédique entamée pour deux premiers volumes par Marcel Grandjean. L’éminent professeur de l’UNIL et ses étudiants les avaient consacrés surtout aux arts et monuments de la commune. Un troisième, décrivant les vicissitudes qu’elle avait endurées sous l’occupation bernoise, a été élaboré par Louis-Daniel Perret, notre ancien bibliothécaire cantonal. Un documentaliste plus gourmand que théoricien, ce sieur Perret. Un décrypteur amusé et ému du passé de la ville de son enfance. Il l’explore microscopiquement, sans faire exagérément cas de ses nostalgies. Avec la collaboration de l’actuel archiviste de sa ville natale, Henri-Louis Guignard, un illustrateur de haut vol qui sait rire aussi, ils nous livrent une 4e étape de cette gageure qui veut rendre infiniment grand l’infiniment petit. A l’embouchure de la modeste Lutrive, on en viendrait à y respirer les grands vents de l’Amazone.

 

09:10 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.