08/01/2012

Les pages lausannoises d’Edward Gibbon

Le 17 août 1763, rue de Bourg, le grand historien anglais poursuit son œuvre de diariste en français.

Ce soir-là, un gentleman mafflu, à front bombé sous une perruque poudrée à frimas rejoint l’élégante maison d’Henri Crousaz, un patricien lausannois qui offre gîte et couvert à des étrangers «de condition». A 26 ans, Edward Gibbon en est le spécimen le plus intéressant: érudit en diable, cet enfant de la haute roture londonienne sait tourner des rimes galantes, amuser la galerie et jouer au whist dans les gentilhommières du quartier de Bourg - au cœur duquel se trouve sa pension. Il fait aussi florès dans la villégiature de Mézery, une propriété de ses hôtes à l’ouest de la capitale. Il parle la langue de Voltaire à merveille pour l’avoir étudiée intensivement lors d’un précédent séjour lausannois, de 1753 à 1758, dans la demeure austère d’un pasteur Daniel Pavillard, sise au No 12 de la rue de la Cité. Du reste, c’est à la table familiale de cet excellent mentor qu’il vient de souper après une journée de distractions mondaines. Et c’est en français justement qu’il décide de reprendre un journal intime entamé dans le Hampshire deux ans plus tôt: «Depuis quelque temps, je ne fais plus rien. Les petites dissipations de la ville, le tumulte de Mesery (sic), et les changements journaliers de l’un à l’autre, me donnent plus de distractions à Lausanne que je n’en ai jamais trouvées à Londres ou à Paris. Il faut se remettre au travail.» L’escale de Gibbon en Suisse ne devait être qu’une escale de trois mois,  avant qu’il n’effectuer son «grand tour» de l’Europe – un périple alors en vogue chez les étudiants nantis, à l’aube du romantisme – mais dans notre cité lémanique, qui fut celle des ses meilleures études et de son premier amour, il restera jusqu’au printemps 1764. Presque une an. L’ultime page de son «journal lausannois» sera datée du 19 avril de cette année-là. Son odyssée européenne incluant une étape dans la Ville éternelle, on sait que c’est sur la colline du Capitole qu’il concevra son dessein d’une «Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain». Une somme en six volumes, qui restera une référence pour des étudiants du monde entier, pour des poètes majeurs anglais tels Byron et Shelley. Plus tard, ses analyses caustiques inspireront les discours de Churchill, et ses fresques narratives des idées scéniques au cinéaste américain George Lucas, l’auteur de la trilogie de «Star Wars».

Outre-Manche et outre-Atlantique, Edward Gibbon restera le parangon de l’intellectualisme humaniste absolu. Or rien ne le prédestinait à cette gloire: né en 1737 à Putney, dans le Grand-Londres, il est le petit-fils d’un bourgeois ruiné. Il perd mère à 10 ans. A 14, il débarque au Magdalen College d’Oxford, y tombe sous l’influence de maîtres fainéants. Il s’en affranchit en lisant un peu trop Bossuet et en se convertissant au catholicisme. Un scandale que son père parvient à étouffer en l’envoyant à Lausanne, chez ce pasteur Pavillard qui se fera un honneur de le ramener aux principes de la Réforme: le jour de Noël 1754, le jeune Edouard communie dans en notre très protestante cathédrale. Son implacable mais bien-aimé précepteur, lui apprend dans la foulée à perfectionner son latin, son grec ancien, les mathématiques, la géographique. A à se passionner pour l’Histoire. Il a vingt ans quand il tombe amoureux de la fille d’un autre ministre de Dieu: Suzanne Curchod, alias «Suzette» ou la «Belle Curchod» est l’enfant du pasteur de Crassier. Elle a son âge. Si elle trouve à ce soupirant «de beaux cheveux et la main jolie», ses parents reconnaissent surtout au jeune Anglais des qualités de gentleman bien né. Même s’il est adipeux, avec des jambes courtes et un «visage enfoncé dans de grosses bajoues». Leur idylle fera long feu: le père d’Edward lui intime l’ordre de revenir à Londres. Quant à la Belle Curchod, elle deviendra l’épouse de Jacques Necker, le plus brillant ministre de Louis XVI, et la mère d’une certaine Mme de Staël…

Lorsqu’Edward Gibbon revient, pour une troisième et dernière fois à Lausanne, en 1783, c’est pour y parachever sa puissante fresque historique et romaine. Il a encore épaissi, des infections scrotales le font claudiquer, il souffre. Mais dans le jardin de sa maison de la Grotte, en contrebas de Saint-François, il s’assied souvent au pied d’un acacia pour humer la vue vivifiante des Alpes et la lumière du Léman.

Il mourra et sera enterré dans son pays natal en janvier 1794, à l’âge de 56 ans.

 

15:38 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

cela est comme un souffle venant d'une "patrie", l'évocation d'écrivains de langue anglaise. "La décadence et la chute de l'empire romain" ou de tout empire, Jésus l'avait pressenti, ainsi que de leurs temples.
merci
bonne semaine
claire marie

Écrit par : cmj | 08/01/2012

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