12/01/2012

Gestes anodins et ombres chinoises

Invité à dix ans par un camarade d’école à dîner chez ses parents, dans le quartier résidentiel de Chailly-sur-Lausanne, j’y observai scrupuleusement les consignes de ma mère. Une catholique d’Orient, d’un naturel expansif mais qui révérait le flegme atavique des protestants vaudois. Je me mis donc au diapason protocolaire de cette hospitalité chailléranne, toute raide et gourmée qu’elle fût. En mangeant «proprement», ne prenant la parole que pour répondre à des questions, sans avoir la bouche pleine, il va sans dire. Surtout sans recourir à des expressions manuelles. Maman avait été très pointilleuse sur ce détail: «Chez ces bourgeois à l’ancienne, faire parler ses mains à table, c’est impoli et vulgaire. Le plus souvent, garde-les sous la nappe.» Si dans les sociétés conviviales, la gestuelle des mains révèle sympathiquement l’âme d’un individu, dans les milieux pudiques elle la «trahit». Aussi y garde-t-on les poings fermés, au grand dam d’une génération récente de «communicants» déterminée à décrypter votre personnalité à partir des mouvements de vos doigts.

De plus en plus consultés par les services d’embauche de grandes entreprises, ils se sont pris eux-mêmes au sérieux au point de dresser un inventaire méthodique, voire scientifique, de ce qu’ils appellent des «refrains gestuels». En voici un florilège: si votre interlocuteur se frotte les mains comme sous un robinet, il appartient à la catégorie des Ponce Pilate. C’est un spéculateur, un consultant marron qui ne peut plus rien pour vous. S’il hisse ses paumes vers le haut, esquissant une offrande, c’est un chic type ouvert d’esprit, un «coopératif». S’il les dirige vers le bas, comme pour dire mollo-mollo, ou «calmons le jeu», vous avez devant vous un conciliateur de la pire espèce, un simulateur. Plus rigolo est celui qui, pour vous convaincre, forme un cercle digital avec son pouce et son index. Une sorte de pince ovale qui voudrait vous arracher deux poils de vos narines… Il s’agirait cette fois d’un politicien, ou d’une politicienne.

Dans les ombres chinoises de mon école enfantine, sur un fond de drap blanc, cette même figure grotesque ne projetait pourtant qu’un gentillet bec de canard.

 

 

 

Commentaires

Oh ces "bonnes" manières à table! A la ferme ça n'a jamais fait problème, on faisait comme papa et maman, et on ne commençait pas à manger la soupe avant eux. Mais c'était naturel. Pas de théorie pour asseoir cette "bonne manière". Pas de serviette sinon lorsqu'il y avait des visites.

Ce fut à la maison des Sœurs (appeler couvent en Europe et communauté dans les pays anglo-saxons) que la chose se compliquèrent jusqu'à t'ôter l'appétit surtout en ce qui concerne ce qu'on doit faire de ses mains! Manger avec la fourchette et le couteau, donc les deux mains sont occupées. Serviettes à employer avec modération. Quant aux poignets leur place est sur le bord de la table. Se tenir droit, ne pas s'appuyer au dos de la chaise. Parler en bon français ou en dialecte allemand, c'est selon. Mais ne jamais parler de nourriture! Ni de politique.

Dans les pays anglo-saxons: UK, Irlande, Afrique du sud: la théorie était dans un document "Tablemanners", qu'on étudiait avec la maîtresse de novice européenne: Mains invisibles sous la table à moins qu'elles ne servent à manger! Les instruments: fourchettes, couteaux etc. toujours poliment tenus et, pire, il fallait peler les pommes et les oranges avec le couteau et la fourchette, j'ai plusieurs fois vu ma pomme bondir de hors de mon assiette et rouler en zigue zague à travers la table, comment ne pas rire et faire rire?

Après les indépendances alors que la "culture de table" fit partie de la politique de la nouvelle nation, les sœurs africaines, avec délice, mangeaient avec les doigts... qui restaient propres, même quand il y avait de la sauce à mettre dans les boules de maïs! Se lécher les doigts ne fut plus une faute grave. J'en fis largement usage, jusqu'à ce que, toutes, nous ayons trouvé la sagesse de manger "comme bon nous semble". L'appétit est revenu. Plus de crampes.

Écrit par : cmj | 15/01/2012

Je m'interroge de savoir si "garder ses mains sous la nappe" (ou sous la table) ne peut pas sembler louche (0_0)! Je plaisante. Cela dit, pour un enfant de dix ans, les règles de "savoir-manger" sont tout de même un calvaire. L'idéal est de l'inviter à un goûter de crêpes; il arrive que les "bourgeois" fassent parfois des crêpes et... on peut même les manger avec les doigts:))

"De temps immémorial, les Cornouaillais, plus encore que les Léonards ou les Trégorois, ont apprécié ce mets. Jadis , les Quimpérois qui voulaient se régaler se rendaient à la campagne en "partie de crêpes". Les nobles et riches bourgeois ne dédaignaient pas ces modestes agapes. Madame de Pompéry, la Sévigné bretonne, qui écrivait dans les dernières années de l'Ancien Régime, affectionnait particulièrement "ces parties de crêpes": " on les fait dans la chaumière du "Bonhomme André", écrivait-elle, et on les mange dans le verger sur un tapis de verdure et sous les pommiers en fleurs"."

Il me semblait aussi que chez les bourgeois, lors d'un dîner "en grande pompe", les enfants étaient attablés séparément des adultes.

Et pour ceux qui ne les connaissent pas encore et pour compléter celles de votre mère (très charmante), voir ici les règles du "savoir-manger" :

http://francois.darbonneau.free.fr/index2.html

(Je savoure vos billets et prendrais volontiers un morceau de pain - avec mes doigts - pour saucer le suc qui en ressort).

Écrit par : Ambre | 18/01/2012

A part les trucs de programmation neuro-linguistique utilisés par les décrypteurs de débats télévisés et les DRH, il faudrait encore, une fois à table, maîtriser les nuances respectives du service "à l'anglaise" ou "à la française": on se sert soi-même ou on est servi, et cela depuis la gauche ou depuis la droite. Ce qui est essentiel pour éviter les taches sur son smoking.

Écrit par : Rabbit | 18/01/2012

@ Rabbit : mangez-vous votre potage à l'anglaise ou à la française?

Écrit par : Ambre | 18/01/2012

@ Rabbit: C'est vrai, seulement à une table communautaire, il n'y ni droite ni gauche, le plat passe d'un bout à l'autre.

Écrit par : cmj | 19/01/2012

En Chine, les plats tournent sur un vaste plateau circulaire, au centre de la table (manifestation du ying et du yang ?). Mais, j'ai observé que les convives le font naturellement tourner dans le sens horaire: Géo nous dira probablement que c'est dû à la force de Coriolis.

Écrit par : Rabit | 20/01/2012

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