24/01/2012

Un dimanche à Morges

Depuis l’an 1770, l’oxygène vifiviant de leur bourg lacustre s’est chargé d’une fine poussière marmoréenne mêlée à une saveur de bois de chêne. C’est à l’extrémité orientale de la rue du Lac (plus tard rue Louis-de-Savoie) que les Morgiens éprouvent le plus péniblement le vacarme martelé et remartelé d’un chantier qui ne fait pourtant que commencer: celui d’un temple protestant qui sera, leur promet-on, aussi grandiose que l’église du Saint-Esprit, à Berne. Aussi, leur intranquillité se laisse-t-elle modérer par un espoir de fierté communale. Morges n’est alors peuplé que de 2400 habitants, mais on s’y sent «en ville». Plus citadin que villageois, et le plus souvent soumis aux principes religieux de la Réforme. Leurs Excellences bernoises y sont révérées (rien ne présage encore que dans 20 ans elles seront expulsées du Pays de Vaud), et l’édification en la place Saint-Louis d’un des plus beaux spécimens helvétique de l’architecture baroque finissante, métissée de néoclassisme en vogue partout en Europe, les honore. Les plus parpaillots de ces Morgiens ont rechigné la moindre en apprenant que, sous l’influence de l’architecte Lyonnais Léonard Roux – un catholique! - leur maison de Dieu serait bâtie sur le modèle des églises jésuites, dépendant d’un ordre pourtant banni par Berne. Or rien n’est mieux adapté au culte de Calvin ou de Zwingli qu’un cénacle christique ovale, comme l’avait conçu Ignace de Loyola: un lieu dévolu moins à la prière qu’à la prédication.

Chaque jour de la semaine, les ouvriers du futur monument s’acharnent bruyamment à en consolider les fondements, trop alluviaux, car soumis aux flux et reflux du Léman proche. Aussitôt qu’on y creuse un trou, il se remplit d’eau… Le dimanche, leur supplice des Danaïdes continue, tandis que leur maître d’œuvre s’attable au banquet «modeste» du meilleur de ses artisans, soit un blanchisseur de balustrade. Que mange-t-on chez ce façonnier modèle, expert itou en fayotage: «Un morceau de bœuf bouilli à grande eau, une soupe de légumes et du porc salé.» Et du bon pain de seigle imbibé d’une sauce épaisse, aussi safranée que le soleil crépusculaire du Léman.

 

 

 

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Commentaires

1780 voyait naître la Loge des Amis Unis (l'une des cinq loges maçonniques de Morges), qui comptait en son sein plusieurs officiers mécontents de l'inégalité de traitement que leur réservaient LL.EE. Ce ressentiment activa un foyer révolutionnaire dans un milieu que l'on qualifierait aujourd'hui de "bourgeois" et qui se manifesta publiquement, dès 1790, par les banquets de la Rasude, des Jordils et de Rolle.
L'expression "Pauvre Ami de Morges", était encore courante chez les personnes de la génération née vers 1880 dans l'Ouest-Lausannois.

Écrit par : Rabbit | 26/01/2012

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