27/01/2012

Le destin tordu d’un hôtel oublié

Depuis le 16 janvier, une longue paroi d’aggloméré jaune moutarde camoufle un chantier lausannois de démolition et de reconstruction. A l’angle des avenues de la Gare et d’Ouchy, c’est l’ancienne hoirie Rapin qu’on démantèle. Soit une architecture de la fin du XIXe siècle, aux charmes trop défraîchis et qu’on va raser après une kyrielle de controverses urbanistiques. Elle sera remplacée par un immeuble résolument moderne. Plus moderne encore que la Tour Edipresse, dont elle sera une annexe, et pour lequel de maousses roues-pelles excavent aussi un parc où nos journalistes garaient encore leurs voitures entre Noël et Nouvel-An.

Un parking modeste, mais à l’emplacement duquel fut édifié le 1er août 1911 un des plus importants monuments hôteliers de la ville: le Modern Jura Simplon. Une palazzo de cinq étages sur rez, qu’une gravure sur carte postale de 1928 enchâsse au cœur d’un panorama lémanique aux sommets enneigés. Sa toiture est dodue à la Mansart, ses cent balcons en encorbellement. La famille Bisinger, qui dirige l’établissement, en a doté les 70 chambres de lavabos avec eau courante, froide et chaude. La sonorité feutrée des corridors est à peine troublée par le gargouillis insolite d’un ascenseur hydraulique, qui sera le dernier de Suisse…

Quarante ans plus tard, l’hôtel a beaucoup perdu de son lustre, surtout en comparaison avec la tour de verre qui vient d’être érigée pour La Feuille d’Avis, un chouia en amont de l’avenue de la Gare. Le Jura-Simplon ressemble désormais à un vieux clébard poussif. Sa tuyauterie serait devenue le royaume des cafards. Si ses caves conservent encore une collection de grands crus millésimés, on ne les sert plus aux clients, de plus en plus désargentés. Ni aux clientes, qui y vivent au mois, et dont la moralité n’est pas exagérément irréprochable. Mais ce bon vin n’est pas perdu: le personnel le sifflera à qui mieux mieux, et sans s’en cacher.

Rachetée en 1969 par l’ancêtre d’Edipresse, cette ancienne perle hôtelière des Bisinger continuera à héberger des pensionnaires jusqu’à sa démolition, décidée en 1971. Non point par des bulldozers, mais par les pioches de trois ou quatre braves jardiniers de Saint-Sulpice!

 

 

 

24/01/2012

Un dimanche à Morges

Depuis l’an 1770, l’oxygène vifiviant de leur bourg lacustre s’est chargé d’une fine poussière marmoréenne mêlée à une saveur de bois de chêne. C’est à l’extrémité orientale de la rue du Lac (plus tard rue Louis-de-Savoie) que les Morgiens éprouvent le plus péniblement le vacarme martelé et remartelé d’un chantier qui ne fait pourtant que commencer: celui d’un temple protestant qui sera, leur promet-on, aussi grandiose que l’église du Saint-Esprit, à Berne. Aussi, leur intranquillité se laisse-t-elle modérer par un espoir de fierté communale. Morges n’est alors peuplé que de 2400 habitants, mais on s’y sent «en ville». Plus citadin que villageois, et le plus souvent soumis aux principes religieux de la Réforme. Leurs Excellences bernoises y sont révérées (rien ne présage encore que dans 20 ans elles seront expulsées du Pays de Vaud), et l’édification en la place Saint-Louis d’un des plus beaux spécimens helvétique de l’architecture baroque finissante, métissée de néoclassisme en vogue partout en Europe, les honore. Les plus parpaillots de ces Morgiens ont rechigné la moindre en apprenant que, sous l’influence de l’architecte Lyonnais Léonard Roux – un catholique! - leur maison de Dieu serait bâtie sur le modèle des églises jésuites, dépendant d’un ordre pourtant banni par Berne. Or rien n’est mieux adapté au culte de Calvin ou de Zwingli qu’un cénacle christique ovale, comme l’avait conçu Ignace de Loyola: un lieu dévolu moins à la prière qu’à la prédication.

Chaque jour de la semaine, les ouvriers du futur monument s’acharnent bruyamment à en consolider les fondements, trop alluviaux, car soumis aux flux et reflux du Léman proche. Aussitôt qu’on y creuse un trou, il se remplit d’eau… Le dimanche, leur supplice des Danaïdes continue, tandis que leur maître d’œuvre s’attable au banquet «modeste» du meilleur de ses artisans, soit un blanchisseur de balustrade. Que mange-t-on chez ce façonnier modèle, expert itou en fayotage: «Un morceau de bœuf bouilli à grande eau, une soupe de légumes et du porc salé.» Et du bon pain de seigle imbibé d’une sauce épaisse, aussi safranée que le soleil crépusculaire du Léman.

 

 

 

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19/01/2012

Canons de beauté de Mme la Vache

Dans leur édition du 12 janvier, nos confrères deTerre et Nature ont publié des informations édifiantes sur la déesse égyptienne Isis, alias Io en mythologie européenne, alias «la Paulette» sur les alpages du Pays-d’Enhaut. Ou «la Rebecca» dans les étables de Montcherand. Le prénom biblique de cette dernière – il fut celui de l’épouse d’Isaac, de la bru d’Abraham, de la mère de Jacob - est plus idoine, puisqu’en hébreu il désigne sans ambages la vache.

Très en honneur, le week-end passé au Palais de Beaulieu, dans le cadre européen de Swiss’Expo, la divine laitière s’y est pavanée comme aux défilés de haute couture du Club Confair, rue Laffitte, à Paris, ou à l’Eden-Roc du Cap d’Antibes… Elle y a «joué sa trignolette» dirait Daniel Rausis, quand, sur les ondes de la Première, notre cher dicodeur valaisan rend hommage à la vachette du val d’Entremont. En son adolescence, elle y est jouvencelle mais on la conjugue parfois au masculin: chez nous, le modzon est une jolie génisse. De même qu’en France, il arrive de dire d’une demoiselle qu’elle est un sacré «canon», un marmoréen «médaillon», un aguichant «jupon».

 

A Beaulieu, son cœur de bovin (si délicieux quand on le braise aux carottes avec de l’anis étoilé!) a battu la chamade, à l’instar de n’importe quelle concouriste de mode ou de téléréalité: des experts chevronnés l’ont examinée de pied en cap. La mieux notée devait présenter un cou délié, une «ossature plate et fine», le jarret «ni trop droit ni coudé», la ligne de dos descendante et la mobilité générale «rectiligne», jamais claudicante.

Bref, sa beauté se mesure selon des critères très précis, mais qu’on ne saurait évidemment appliquer aux femmes! En traiter une de vache est une insulte punie par loi. On raconte que pour ce vil forfait, un goujat de la contrée d’Oron écopa un jour d’une forte amende. Avant de quitter le tribunal, il osa cette question au juge. En présence de la plaignante:

-     Il est donc interdit de dire à une dame qu’elle est une vache?

-     Oui Monsieur.

-     Mais peut-on dire «Madame» à une vache?

-     Oui Monsieur.

-     Alors au revoir Madame…