04/02/2012

M. Polier et la vénerie lausannoise

En mars 1779, un fumet de vendetta pimente l’air de la Cité: la propriété de M. de Meyn, Lausannois de vieille souche, vient d’être braconnée par des godelureaux qui, au passage, ont insulté son épouse en Bärndütsch. Or, au lieu d’être dédommagées, les victimes ont été sommées de s’excuser: leurs jeunes agresseurs étaient dans leur droit, en leur qualité suzeraine d’enfants du bailli! Leur exaction était aussi un prêté pour un rendu: deux ans plutôt, en 1777, un «petit polisson» de la famille Secrétan avait été vu avec un fusil dans la juridiction du château Saint-Maire. Soit sur les pentes boisées de la résidence officielle de Herr Jenner, le représentant de LLEE de Berne, qui exigea une amende de 50 florins. Jugeant la sanction exagérée, Monsieur Henri Polier, son lieutenant baillival, parvint à accorder le sursis au pauvre hère. Du coup, les fils Jenner crièrent vengeance.

Mais recadrons ce fait divers qui éclate neuf ans avant l’indépendance du Pays de Vaud. Lausanne est donc encore gouverné par un bourgmestre suisse allemand, et ce Jenner semble plus despotique, plus capricieux, que ses prédécesseurs. Son lieutenant (un autochtone par tradition, un francophone) s’évertue, non sans mal, à le rabibocher avec les grandes familles de la ville. Il s’en navre dans une lettre à son frère, le général Georges-Louis Polier: «Quoi qu’il chasse avec beaucoup d’avantage, ayant nombre de bons chiens, grand monde avec lui et plus de 10 coups à tirer sur le premier lièvre qui part, il est sûr que quelques-uns de nos chasseurs se levant plus matin que lui, par la fréquence de leurs courses pourrait beaucoup diminuer le gibier qui est déjà si rare. Aucun baillif n’a jamais fait payer de ban de chasse à un bourgeois. Je lui proposais de prendre Romanel, Crissier et Bussigny pour ses plaisirs, et je garantissais qu’on se ferait une loi de n’y point chasser, mais il trouve que cela n’est pas suffisant.» Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, la vénerie est une activité encore très disputée et jalousée jusqu’au cœur de l’agglomération lausannoise, et sur les contreforts arborisés du quartier de la Barre. Qu’y tire-t-on? Au mieux un lièvre «bossu» et ses levrauts, une poule faisane. Sinon un renard descendu des futaies de Sauvabelin, ou des fouines tout aussi immangeables. Plus comestibles sont de gentils oisillons qu’il n’est point encore interdit de tuer: moineaux, mésanges et bergeronnettes. De loin en un loin, un merle – faute de grive…

 

Un journal de 26 300 pages!

 

Mais ce lieutenant baillival, qu’une longue mais discrète carrière administrative fit souffrir souvent entre marteaux et enclumes, ne se contenta pas de narrer ses états d’âme à son frère. Jean-Henri Polier de Vernand (1715-1791) a enrichi nos archives municipales et cantonales d’un journal personnel impressionnant: 180 grands cahiers à couverture grise, 26 300 feuillets manuscrits. En ce Mémorial universel, il consigna durant trente-sept années, du 1er mars 1754 au 24 mars 1791 - et à raison de quatre à vingt pages par jour -, non seulement des événements et des promulgations ressortissant à sa fonction d’édile adjoint, mais une myriade d’observations sur la vie quotidienne des Lausannois de toute classe sociale. Des gages médiocres d’une servante au prêche d’un nouveau pasteur, et de la mode des jupes «en panier» des riches bourgeoises au prix du vin, à celui de la viande, il vous offre une recette gastronomique originale de cuisine qui, deux siècles demeure appétissante.

Mais autant ce descendant de huguenots exilés du Rouergue était prolixe dans ses écrits intimes, autant il s’affichait taiseux en société. Son meilleur biographe jusqu’à ce jour, Pierre Morren*, le décrit comme un personnage froid, myope, tatillon, misogyne. Mais «avant tout grand travailleur». Un affidé aveugle de Leurs Excellences? Non, notre Polier rongeait son frein: «Ils croient avoir affaire à des roquets, à des âmes de boue qui se laissent avilir à volonté; ils pourront chercher ailleurs s’ils veulent des ministriquets qu’ils souffléteront à plaisir.»

 

Pierre Morren, La vie lausannoise au XVIIIe s., 1970.

 

16:14 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (11)

Commentaires

"Mais autant ce descendant de huguenots exilés du Rouergue était prolixe dans ses écrits intimes, autant il s’affichait taiseux en société."
C'est une particularité souvent remarquée chez les diaristes, et parfois chez les (grands) écrivains.

Écrit par : Ambre | 04/02/2012

Que dirait-il aujourd'hui, alors que le gibier est à la merci des chiens des petits bourgeois, qui les laissent sans autre chasser dans nos forêts ? Hier, j'ai vu deux chevreuils foncer contre moi. Ils se sont détourné à à peine 10 mètres, vers le haut. Derrière, à une centaine de mètres, un bâtard les suivait. Il est arrivé tout près de moi, j'ai essayé de le faire venir pour le saisir mais il a deviné la massue virtuelle derrière mon dos. La chienne de Lorenz...
Plus tard, à des aboiements dans la forêt plus haut, j'ai compris que cette vermine avait repris sa sinistre chasse d'animal bien nourri contre du gibier qui lutte pour chaque calorie.
Je ne doute pas une seconde que ses propriétaires votent écolo, sont pour le développement durable et jurent sur leur grand dieu chrétien que leur chien ne ferait de mal à personne.
Comme tous les propriétaires de chiens qui bouffent ou défigurent des dizaines de gamins chaque année en Europe...
Et comme les flics sont de toute façon débordés par les délits de toute sorte des humains, les chiens peuvent tranquillement continuer de dévaster la faune. On mettra ça sur le dos des lynx et des loups...

Écrit par : Géo | 05/02/2012

"Vénerie" se rapporte essentiellement à la chasse à courre: sujet que Géo connaît bien, puisqu'il a une aussi bonne assiette à cheval qu'à table, dès qu'il s'agit de venaison. Lui et moi aurions préféré ce titre: "M. Polier et la cynégétique lausannoise".

Dans le Bois-de-Chênes au-dessus de Gland, par un temps exécrable (à laisser un petit bourgeois devant sa télé), j'ai vu passer en file 15 laies et marcassins. Même dans les forêts cernées par l'urbanisation, il se passe encore des événements intéressants.

Écrit par : Rabbit | 06/02/2012

Rabbit : Ici j'en vois 12 (j'ai bon oeil (0_0)! Les 3 autres sont avec vous dans les fourrés! euh... dans le Bois-de-Chênes au dessus de Gland:))

http://clarensac.blogs.midilibre.com/media/02/02/909173116.jpg

Une des curiosité de Gland serait les sentiers des Toblerones. Les marcassins doivent se régaler (0_°)

http://www.toblerone.ch/History/Publicity/1920_3

L'affichiste avait du talent non?

Écrit par : Ambre | 07/02/2012

Très franchement, je ne ferais aucun parallèle entre sangliers et chevreuils. Je commencerai quand je verrai un chien suivre en aboyant un sanglier...et ce n'est pas prêt d'arriver. A croire que les chiens sont comme nous, ils ne s'attaqueraient qu'aux plus faibles ?

Écrit par : Géo | 07/02/2012

Voici la liste des chiens capables d'en découdre avec les sangliers: si même les teckels s'y mettent, c'est que les lois naturelles n'ont plus de valeur... http://www.sangliers.net/sanglier/chiens.html

En ce qui me concerne, je me suis amusé à poursuivre, en moto, un phacochère en criant: "taïaut ! taïaut !", ce qui est d'une inconscience crasse, vous le reconnaîtrez facilement.

Écrit par : Rabbit | 08/02/2012

Je sais bien que la chasse aux sangliers peut se faire avec l'aide de chiens. Mais je n'imagine pas une seconde qu'un chien isolé se mette à poursuivre une harde. Ou alors il ne le ferait pas longtemps...
Sur votre anecdote de motard chasseur à courre : j'ai lu il y a longtemps une histoire illustrée d'images d'Epinal d'un dragon, d'un hussard ou d'un lancier français, qui, surpris par une charge de sanglier en forêt (à pied), aurait réussi à sauter sur la bête et à la guider par les jambes et les pieds jusqu'à la cour de sa caserne, et de là droit vers les cuisines où la bête fut accueillie et traitée comme il se devait.
Personne ne vous en voudra de ne pas apporter tout votre crédit à cette histoire, je ne sais plus où la trouver...et les gens de la cavalerie ne sont pas réputés pour leur manque de vantardise.

Écrit par : Géo | 08/02/2012

Le seul hussard que j'ai pu trouver en image est celui-ci (0_0) :

http://3.bp.blogspot.com/-p67PgfPFWhs/Tenh02sPHGI/AAAAAAAAr7M/Aj0hRF7yVHI/s1600/324.JPG

Écrit par : Ambre | 08/02/2012

Je craque pour le fox-terrier!

Écrit par : Ambre | 08/02/2012

Images d'Epinal, de chez Pellegrin & Cie, imprimeur-éditeur ?
J'ai dois encore avoir ça sous la main, avant de disparaître dans les cartons de l'exil. Votre description me rappelle vaguement quelque chose: un dragon peut-être, ou un cuirassier avec un casque comme ceux de Reichshoffen en 1870.
Il faudrait demander à Manfred, il a fait toutes les guerres.

Écrit par : Rabbit | 08/02/2012

Personnellement, j'ai un vague tourbillon de neurones me disant que ce récit pourrait bien se trouver dans un petit livre intitulé "Pauvre Berger"; mais le nom de l'auteur s'est hélas deleté.

Écrit par : P.-S.: | 08/02/2012

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