15/02/2012

Vents sibériens et lexique du froid

Ce temps de Berezina qui a sévi en Europe a engourdi jusqu’au raisonnement: en France, une secrétaire d’Etat recommande à toutes populations vulnérables de ne point sortir, y compris aux sans-abri! Inversement, il a pu inspirer le génie de la bidouille – on pense à ce jeune Zurichois qui a installé un four à bois dans son auto, avec cheminée, briquettes, diablotins, etc. Et avec l’aval des autorités… Plus près de nous, Sigourney Compondu, la fille du voisin du dessous (une forte en thème, première de sa classe) a chaussé ses bésicles les plus inquisitrices pour me tester sur l’origine d’expressions liées aux intempéries.

-     Pourquoi parle-t-on d’un froid de canard?

-    

-     C’est le froid qu’éprouvent les chasseurs que l’embuscade condamne à rester longtemps immobiles dans des fourrés gelés. Et pourquoi un vent à décorner les bœufs?

Cette fois encore, c’est ma petite tortionnaire, qui donne la réponse:

-     Jadis les fermiers coupaient chaque année les cornes de leurs bovins. L’hémorragie attirant trop de mouches, ils attendaient les jours de grand vent.

Bravo Sigourney, tu m’as bien humilié! Pour me venger je te renvoie à des expressions traditionnelles de ton pays. Celles qu’utilise peut-être ta grand-mère qui vit entre Vulliens et Vucherens. Pour désigner la froidure extrême, les glossaires vaudois ont recours à des mots évoquant son contraire: la «fricasse», qui procède de fricasser, soit frire –par exemple du boudin à l’anis étoilé, des atriaux. Ou la «cramine», du latin cremare, brûler, qui a aussi donné crémation. Avec ces deux substantifs, «on frise le merveilleux», écrit le Saint-Preyard Jean-Pierre Cuendet, dans un savoureux lexique à sa façon*. «Car par là on veut dire qu’il fait une terrible chaleur ou un immense froid. Bien sûr, la température extérieure aide à saisir le sens voulu.»

Mais pour rappel, le verbe brûler prend une tout autre signification en arboriculture: il devient synonyme de dessécher quand un gel imprévu s’attaque à des bourgeons prématurément entrés en sève. C’est peut-être aussi à leurs cerisiers qu’ils songent, nos paysans, en entendant la bise noire heurter leurs persiennes.

 

Parlons vaudois, 2005, Ed. Slatkine.

 

 

Commentaires

Il n'aura sans doute pas échappé à Sigourney-la-malice, que ces températures sibériennes exceptionnelles ont tout d'une manipulation climatique destinée à faire augmenter la consommation et le prix du gaz en provenance de Russie. "Pourquoi, alors, les Chinois n'y ont-ils pas eu droit ?" ne cesse d'argumenter sa cousine Catallaxia, plus remontée que jamais sur les questions géostratégiques.

Écrit par : Rabbit | 16/02/2012

Mais alors, pourquoi un froid de canard et pas de chevreuil ou de sanglier?

Je pensais que le "froid de canard" venait du fait qu'on voit ces palmipèdes sortir par tous les temps, y compris lorsque les lacs gèlent. Merci d'avoir apporté la réponse correcte à cette brûlante question.

Écrit par : Inma Abbet | 16/02/2012

Et puisqu'on est là, il faudrait aussi se pencher sur la persienne, qui offre des éparpillement sémantiques intéressants : si, en français, la persienne (de Perse) est un volet rigide, en espagnol le mot équivalent, persiana, désigne toujours un store souple que l'on relève en l'enroulant, un contrevent sur enrouleurs (et la persienne est appelée contraventana). Lorsque le volet est amovible, on parle de volet vénitien en France, mais pas en Italie, où c'est toujours une persiana, qui d'ailleurs est plus toscane ou ligure que perse ou vénitienne. Lorsque les lames du volet sont orientables, il est question de jalousie, aussi bien en français, qu'en anglais ou en allemand. En espagnol, on parle de celosía, avec le même sens : voir sans être vu, le verbe celer étant synonyme de "garder secret"...

Écrit par : Inma Abbet | 16/02/2012

Les Espagnols ont un goût certain pour les faux amis quelque peu pervers, comme mon voisin le padre "palombeiro jubilador" que j'imaginais jubiler en tirant sur la colombe de la paix, le Saint-Esprit, etc...

Écrit par : Géo | 16/02/2012

Et en chinois, le mot correspondant à "persienne/jalousie/volet" est 百叶窗 (bǎi yè chuāng) soit: "fenêtre aux cent feuilles" (百 cent / 叶 feuille / 窗 fenêtre).

Écrit par : Rabbit | 16/02/2012

Et c'est aussi lors d'un hiver sibérien que sont apparues les sorières de... Salem (*_*)
Je pourrais donc dire que c'est un "froid de sorcières" qui a brûlé mes bourgeons de rhododendron!

Écrit par : Ambre | 16/02/2012

Season of the witch, Donovan, 1965

When I looked out my window
What do you think I see
And when I looked in my window
So many different people to be
It's strange, sure is strange
You got to pick out every stitch
You got to pick out every stitch
The rabbit's running in the ditch oh! no!
Must be the season of the witch
Must be the season of the witch
Must be the season of the witch....

Écrit par : Rabbit | 16/02/2012

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