10/04/2012

Une Lausanoise best-seller, Isabelle de Montolieu

Trois ans avant sa mort en 1832, une fluette septuagénaire se confine à demi-percluse en sa maison de Vennes, sur les hauts de Lausanne. Son fils Henri-Antoine de Crousaz l’y a rejointe quelques mois auparavant. Il ne le lui survivra que d’un jour, et ils seront inhumés dans le même caveau au cimetière de Pierre-de-Plan. Or, avant qu’elle ne fût frappée de paralysie, Isabelle de Montolieu a été une dame du monde sémillante et courtisée. Particulièrement dans le quartier de Bourg, où elle naquit en 1751 et où elle conservera toujours un pied-à-terre. Un médaillon lithographié en 1821 lui fait esquisser un sourire; alors que pour toutes les femmes de son temps, la maussaderie était encore de mise quand elles posaient devant le peintre. Ses prunelles sont ironiques sous un duvet sourcilier dru. Son front ourlé d’adorables accroche-cœurs qui se dégagent d’un modeste petit bonnet blanc de «paysanne», à la mode chic parisienne. Elle paraît plus spirituelle, plus charmeuse que jolie.

Qu’importent son âge et ses maux: elle reste adulée par ses compatriotes pour avoir été la première romancière romande à succès, même à l’échelle européenne. Si Mesdames de Sévery et Polier de Corcelles – déjà évoquées en ces pages du 250e - furent de plus brillantes devancières par l’élégance de leur plume, elles n’étaient que chroniqueuses ou épistolières. La Montolieu, elle, a eu le cran d’écrire des contes et des récits de fictions, «à la manière des hommes». Dans le sillage d’abord des préromantiques allemands, mais aussi de La Nouvelle Héloïse (1761) de Jean-Jacques Rousseau, qui inspirera au début du XIXe siècle, en Suisse aussi, une surabondance de textes similaires mais inférieurs, et larmoyants. Dans la Caroline de Lichtfeld, d’Isabelle de Montolieu (Lausanne 1786), on larmoie autant, mais son roman triomphe à Paris, puis à Londres. Peut-être y dénote-t-on une sensibilité plus rousseauïste que chez ses émules littéraires. Elle est probablement la seule qui ait rencontré, à onze ans, le philosophe de Genève, l’année de la parution du Contrat social: «J'ai connu Rousseau personnellement dans mon enfance, et j'ai passé quelque temps avec lui à Yverdon chez Mr de Gingins de Moiry, qui était mon proche parent. J'ai pu le peindre, d'après nature, et je crois avoir bien saisi sa manière et son caractère.» Pour mièvre qu’elle soit, sa romance sera plusieurs fois rééditée. Son héroïne prussienne, et son dilemme déchirant entre piété filiale et liberté d’aimer, ont fait battre bien des cœurs dans les cours princières ou chez les bourgeois nantis. Moins dans les chaumières et chaumines des quartiers pauvres, où d’ailleurs on ne sait pas lire… Depuis, Isabelle de Montolieu rédigea des romans et des nouvelles par dizaines. En tout, 105 œuvres – parmi lesquelles des traductions de chefs-d’oeuvres de la grande Anglaise Jane Austen, ou celle du fameux «Robinson suisse, journal d’un père de famille naufragé avec ses enfants», œuvre d’un Bernois Johann-David Wyss, parue à Zurich en 1812. En 1817, son essai, assez charmant, sur «Les châteaux suisses» est truffé de vigoureuses anecdotes et de descriptions détaillées qui ont séduit le libraire parisien très tricolore Claude Arthus-Bertrand. Le même éditera en 1823 «Les chevaliers de la cuillère, suivis du château des Clées et de Lisély, anecdotes suisses.»

Passé le cap du XXe siècle, la quasi-totalité des écrits d’Isabelle de Montolieu, la prolifique - ou la prolixe? - tomberont tristement dans l’oubli. Pourtant, comme pour tout auteur expédié au purgatoire littéraire ou, aux mieux, mis en orbite jusqu’à une éventuelle résurrection, un quarteron d’admirateurs persévérera à croire à son étoile. Sans vouloir les chagriner, il se peut que la véritable consécration littéraire d’Isabelle de Montolieu, posthume et en creux, fut assurée en 1857 par Flaubert: en citant «Caroline de Lichtfeld», le best-seller de la Lausannoise, parmi les premières lectures emphatiques et médiocres de son héroïne Emma Bovary – un personnage romanesque autrement plus universel -, il contribua un tantinet à l’immortaliser…

 

Des Clées au à l’Oberland

 

L’écriture d’Isabelle de Montolieu est moins ampoulée et plus digeste dans les textes qu’elle laissera sur les châteaux de la Suisse, ou ses paysages chargés d’histoire. Apprécions-la à travers ces deux extraits:

Le village des Clées, qui jadis était une petite ville, est situé sur la frontière qui sépare le canton de Vaud de la France, et sur la pittoresque rivière l'Orbe, traversée là par un ancien pont de pierre d'une seule arche très élevée au-dessus de la rivière, que l'on voit à peine, son lit étant caché par les saillies des rochers qui l'entourent. Le château des Clées était placé sur une hauteur au-dessus du bourg; il ne présente plus qu'un amas de ruines qui attestent la grandeur de cet édifice et son antiquité: la seule partie à peine habitable est une tour dans laquelle on peut au besoin renfermer des prisonniers. Cet édifice fut jadis une forteresse imposante qui défendait cet étroit défilé et soutint plus d'un assaut. Il y a toute apparence que son nom dénaturé était autrefois les Clefs, car l'on pouvait le considérer comme une des clefs de l'Helvétie.

Les bains de Weissenburg sont situés à une demi-lieue du village du même nom, à cinq lieues de la petite ville de Thoune. Le chemin qui y conduit s'enfonce au travers des montagnes, jusque dans la gorge romantique (…) Lorsque le ruisseau est grossi par les pluies ou la fonte des neiges, on ne peut même, sans de grands dangers, s'approcher de l'horrible fente par laquelle il s'échappe du rocher. Il faut passer sur d'énormes blocs de pierre détachés des montagnes, sur des troncs d'arbres immenses entraîné par la chute des eaux, et s'élever sur des échelles suspendues contre des rochers à pic; mais les amateurs de ce genre de beautés sont bien récompensés de leur peine, lorsqu'ils ont le courage de parcourir la vallée du Siebenthal, l'une des plus intéressantes de la Suisse, et de suivre d'un bout à l'autre le cours de la Sieben, ou Simmen. C'est cette rivière qui a donné le nom de Siebenthal à la vallée, et qui l'a pris elle-même d'un des sites les plus remarquables de son cours, nommé die Sieben Brunnen en allemand, et en français les Sept Fontaines.

 

08:41 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

"Les chevaliers de la cuillère": en voilà de vrais patriotes qu'il conviendrait de ne pas oublier. Rien à voir avec Brillat-Savarin.

Écrit par : Rabbit | 10/04/2012

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