03/06/2012

Le miroir de nos rides

Deux belles chansons de Brel ont pour thème le troisième âge. Dans l’une, il fait du clair-obscur avec le pinceau de Vermeer: «Les vieux ne parlent plus, ou alors seulement parfois du bout des yeux»… La seconde est une ultime angoisse testamentaire, une conjuration: «Mourir, cela n’est rien, mais vieillir…» La mort exauça peu après les vœux du grand Jacques il y a 34 ans. De nombreux Romands le pleurèrent, dont notre Jean Villard-Gilles, auquel il avait envoyé un 45 tours du Plat Pays avec cette dédicace: «Un hommage à votre Venoge!» On se met à rêver d’un Brel survivant à son cancer. Il aurait 83 ans aujourd’hui. La vieillesse ne serait plus son ennemie, comme au Don Diègue de Corneille, mais une amie. C’est la sénilité qui est un naufrage, pas la sénescence, qui, elle, serait un art de revivre.

Je connais de belles personnes en Lavaux qui, passé la soixantaine, ne s’infligent pas du «lissage» cosmétique, ou du «balayage» ou autres «gommages». Encore moins des liftings ou des injections de Botox. Réitérés, ces traitements, qu’elles disent, les feraient ressembler aux cires du musée Grévin. De moins en moins à ce qu’elles ont été. Elles y perdraient la face, au sens figuré comme au propre… Loin de fuir les miroirs, mes amis culliérans s’y scrutent avec un narcissisme neuf. Avec la curiosité scientifique du dendrologiste qui s’émerveille des stries argentées qui marquent l’écorce des peupliers. Les rides et ridules de leur visage deviennent des nervures botaniques, voire une morphologie cartographique: ces pattes-d’oie à l’angle externe des yeux sont des deltas fluviaux. A gauche, les 5 branches du Nil, à droite les bouches de la Camargue. Les reliefs karstiques qui pyrogravent le front, les joues et la gorge composent un paysage reviviscent. Ainsi, notre physionomie ordinaire pourrait s’embellir en dérogeant aux canons de beauté imposés par le showbiz et les revues de mode. Le mystère du visage humain est un composé de joies anciennes et de douleurs ravalées, un miroir temporel où il n’est pas interdit de s’apprécier.

 

Commentaires

... Et ce miroir n'a pas la même sévérité pour tous!

Preuve en est que j'ai de "vieux" amis qui ont tellement changés avec l'âge qu'ils ne m'ont pas reconnu.

Écrit par : Baptiste Kapp | 04/06/2012

Non cher Gilbert, il n'est pas interdit d'apprécier ses propres rides et le reste. Une très vieille africaine (qui ne connaissait pas sa date de naissance) faisant partie d'un groupe anti-apartheid dans les années septante, au Cap. Assises côte à côte sur un banc, ce soir-là,j'ai pu, dans ses rides profondes et ses mains déformées par les lessives (sans machines à laver) du linge des Européens, j'ai pu lire la VIE d'un PEUPLE.

Écrit par : cmj | 04/06/2012

Merci pour ce "miroir de nos rides". Merci.

Écrit par : Ambre | 05/06/2012

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