30/06/2012

Rambert, le poète des Alpes

La mort, en novembre 1886 à Lausanne, de l’historien, poète et conteur montreusien Eugène Rambert peine de nombreux universitaires. Des gens de lettres, des politiciens. Mais c’est la nature alpine suisse qu’elle endeuille prioritairement: les éblouissantes irrégularités de notre zigzagante cordillère, nos lacs de montagne, nos marmottes des Rochers-de-Naye, nos rossignols et bouvreuils de Sonloup, notre pic tridactyle de la forêt de Derborence. Sans oublier le lis orangé ni le chamois. Ni même le dahu!

Pour avoir été un versificateur de second plan (son éloge du Ranz des vaches est mièvre à pleurer*), Rambert a laissé un meilleur héritage littéraire orographique. Le géologue y dispute au naturaliste, et l’ethnographe au décrypteur de légendes locales. Parallèlement à des biographies réussies sur le philosophe Alexandre Vinet ou le peintre Alexandre Calame, il a publié une somme en cinq volumes sur les Alpes suisses, une autre sur les Oiseaux dans la nature. Et c’est sa mort prématurée, à 56 ans, qui abolira son projet grandiose d’une exhaustive «encyclopédie du monde alpestre».

A cet âge-là, Eugène Rambert a les tempes déjà blanchies et un renfrognement mentonnier de père sévère sous des bacchantes flaubertiennes. Le voici devenu une autorité intellectuelle dans toute la Confédération, pour avoir enseigné durant vingt ans à l’Ecole polytechnique de Zurich, après avoir occupé la chaire de littérature à l’Académie de Lausanne. Il a dépensé une énergie exceptionnelle pour promouvoir, dès 1850, un dessein utopique qui fera long feu: la création d’une université fédérale bilingue. Ou, tout au moins une alma mater romande décentralisée, régie par des «centres d’études» campés dans les cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel. Des satellites autonomes, auxquels ce potentiel ministre de l’éducation nationale n’aurait imposé qu’une seule chose, qui lui était chevillée au cœur: la coordination d’un enseignement d’un français académique, épuré de tout régionalisme!

 

«Lioba»

 

Par Eugène Rambert

D’où nous vient-il, ce vieux refrain,
Qui fait pleurer, qui fait sourire?
D’où nous vient-il, que veut-il dire,
Ce ranz naïf, grave et serein,
Lioba, lioba?

Voix des bergers, voix des abîmes,
Voix des torrents, des rocs déserts,
Il vient à nous du haut des airs,
Comme un écho des blanches cimes.
Lioba, lioba!

Sur l’Alpe aux flancs vertigineux
Il flotte dans l’air qu’on respire;
Aux forêts le vent le soupire,
Et les monts se disent entre eux
Lioba, lioba!

Dans cette idylle douce et fière
La Liberté nous a souri.
Combien de fois le cor d’Uri
A-t-il sonné sur la frontière
Lioba, lioba!

Exilés sous d’autres climats,
Regrettons-nous l’Alpe fleurie?
Ce vieux refrain, c’est la patrie
Qui nous suit, chantant sur nos pas:
Lioba, lioba!

Dans les douleurs de l’agonie,
De Sempach le héros vainqueur
L’écoutait au fond de son cœur
Eclater en flots d’harmonie
Lioba, lioba!

Voix de courage, voix d’amour,
Au timbre fort, joyeux et tendre,
Nos fils aussi sauront l’entendre
Et l’accompagner à leur tour.
Lioba! lioba!

Laissons à d’autres les chimères,
Gloires, grandeurs, tristes appas!
Le seul bien qui ne lasse pas,
Nous l’avons reçu de nos pères.
Lioba, lioba!

La liberté simple et sans fard,
Suisse, voilà ton apanage!
Garde-la pure d’âge en âge,
La liberté du montagnard.
Lioba, lioba!

Pour dominer l’orchestre immense
Dans le concert des nations,
Il faut des hautes régions
Qu’au ciel toujours ce chant s’élance:
Lioba, lioba!

 

 

 

 

17:18 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

26/06/2012

De Naxos à Montchoisi

 

Les premières touffeurs de l’été nous donnent une envie irrésistible de faire trempette, si possible en des eaux vives et fraîches, à salinité tonique. On se revigorera en pensée dans la mer des Cyclades qui a ces vertus, et en sus une éternité mythologique: les amours d’Ulysse et Nausicaa, les vengeances de Héra, la naissance d’Aphrodite dans une valve calcaire à stries étoilées… Bref, je ne rêve plus que de plages helléniques. Par solidarité aussi avec les Grecs - auxquels les Romands auraient l’honneur de ressembler si l’on en croit un journal alémanique qui se voulait malveillant – et que la finance internationale accule aux abois. Je m’imagine barbotant dans une crique naturelle de l’île de Naxos: sa transparence émeraude évoque une lotion d’après-rasage de mon père, ou les iris de Mlle Follonier, ma première maîtresse de gym à Lausanne. A 100 m de la plage touristique d’Hagios Georgios, j’y avise avec stupeur de plantureuses Bavaroises se dorant, ou plutôt rosissant, au soleil méditerranéen de ce Griechenland qu’il est de bon ton aujourd’hui de mépriser en Allemagne. Or c’est sur cette grève qu’un certain Thésée abandonna un jour une certaine Ariane. Ignorent-elles itou que la même légende inspira à Joseph Haydn une puissante cantate? A Richard Strauss un opus 60 qui a révolutionné l’opéra germanique?

En cet été de crise et de parcimonie forcée, je me contenterai des eaux modestes de la piscine de Montchoisi, à Lausanne. Elles sont sans émeraude et sans sel, sans divinités païennes. Leur odeur de chlore n’a pas inspiré de grands poètes. Mais quand j’étais enfant, Mam’zelle Follonier avec ses yeux cerfeuil et son costume de bain monopièce jaune m’y avait appris la brasse, la nage dorsale, voire l’art téméraire du plongeon. Avoir piqué une tête avec elle dans le bassin bleu dentifrice des adultes m’est surtout un doux souvenir sensoriel. Car elle me tenait la main… Il y a 52 ans, les bains de Montchoisi étaient déjà célèbres partout à la ronde pour leur houle artificielle, qu’annonce encore, à chaque heure, une voix off préventive: «Attention nous allons faire les vagues!» De mon temps, cette voix-là était invariablement féminine. Elle avait l’accent mélodieux et crémeux de Bioley-Orjulaz.

 

19/06/2012

L'Angélus de Pierre-Louis Péclat

Comment dévoiler sans impudeur les émotions intimes d’une saga familiale? En 1858, le peintre Jean-François Millet résume la sienne dans une toile qui sera longtemps popularisée – couverture de cahiers scolaires, motif de courtepointière, calendriers des postes, etc. Son célèbre Angélus (qui inspirera aussi Dali jusqu’à l’hallucination) campe deux paysans de Seine-et-Marne. Ils ont posé leurs outils sur les emblavures et prient. A leur ferveur, et au vu du clocher lointain de l’église de Chailly-en-Brière, nous parvient le tintement rituel du souvenir. Millet dira que cette œuvre ne voulait louanger la religiosité rurale, mais le replonger dans les clair-obscur odorant de sa mémoire familiale la plus éculée: «Je l’ai faite en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’angélus pour ces pauvres morts.»

 

L’écrivain lausannois Pierre-Louis Péclat (Prix Lipp Suisse en 2000 pour «Les dérives du jars») vient de tremper sa plume surréelle dans les nuanciers réalistes, ocres et bruns du fondateur de l’Ecole de Barbizon. Cela avec une modestie exemplaire, et une urbanité devenue légendaire dans le quartier de La Palud, où les gilets de soie et les chapeaux variés de notre poète sont appréciés quotidiennement à la ronde. Sa chevelure blond vénitien y flamboie depuis bientôt 40 ans…

En un livre délicieusement court*, mais dont les 80 pages se savourent dans la lenteur, il signe un devoir de mémoire jaune pastel. Sa propre ascendance s’y dilue musicalement en ce crépuscule qui nous met encore les tripes en vrille au spectacle de l’Angélus de Millet. Pudeur oblige, Pierre-Louis Péclat ne s’y désigne pas nommément, pas plus que son père, son grand-père, son aïeul grand maternel, un vieil oncle, etc. Il met en scène un imaginaire Thomas Naucre, fils d’un Auguste Naucre, qui lui livrera avant sa mort des souvenirs à la fois fribourgeois et vaudois. On y transportait en char hippomobile des pommes de terre. On y buvait du Dézaley. Au Café Chocolat, sis jadis au débouché de la rue de la Madeleine, on s’empiffrait de tarte aux pommes.

 

 

Morceaux retrouvés de la chronique augustéenne, Ed. L’Age d’Homme.