04/09/2012

Un Noël lausannois après la crise de 1929

Au début de l’an 1932, le nombre de nécessiteux a spectaculairement augmenté à Lausanne: des familles entières sont réduites au chômage en raison de cette fameuse crise financière venue des Amériques, et dont notre pays se croyait à l’abri. Apitoyés par leur détresse, des employés du Service d’hygiène de la commune créent le 4 janvier 1932 une œuvre de bienfaisance privée, inféodée à aucun parti politique, à aucun syndicat, à aucune confession religieuse. Leur Semaine du kilo, qui ralliera des milliers de bienfaiteurs, consiste à distribuer aux pauvres des articles d’épicerie, des denrées périssables, des habits, des couvertures. Et surtout des combustibles, car le cap du Nouvel-An a été particulièrement froid. Dix jours auparavant, il faisait moins huit à Ouchy, moins onze à La Sallaz. On patinait sur l’étang de Sainte-Catherine. Pour réchauffer des sans-logis, un «dortoir pour hommes» a été aménagé dans l’ancien pénitencier de Béthusy (à l’emplacement duquel sera érigé plus tard un collège classique), mais il ne peut accueillir qu’une cinquantaine de chômeurs. Il y en a bien davantage dans la capitale vaudoise, peuplée alors de 75 000 âmes, mais ils ne se manifestent pas, par dignité protestante. Ou par orgueil: après avoir mené un train de bourgeois prospère, il est dur-dur de passer pour un mendiant. C’est donc plutôt la gent ouvrière qui vient se sustenter et se réchauffer autour de chaudrons de la soupe populaire que des bénévoles servent gratis sur les places enneigées.

En janvier 1932, les victimes suisses du chômage sont au nombre de 50 570. Il y en a 270 000 en France, 2,9 millions au Royaume-Uni et quelque 6 millions en Allemagne. Un chouia moins désavantagés qu’ailleurs, les nôtres n’en doivent pas moins se priver d’eau chaude courante, et économiser. Mais à Noël passé, ceux de Lausanne ont fait contre mauvaise fortune bon cœur, en s’offrant sous une branche de houx (en guise de sapin), des noix et noisettes, du chocolat pas cher. Des mandarines à 70 centimes le kg de chez Grandjean, rue Chaucrau.

Dans la classe moyenne, on lésina moins sur les étrennes: un phonographe de chez Schwind, rue Haldimand au prix exorbitant de 200 francs (l’équivalent d’un voyage de 4 jours à Paris, train et hôtel compris). Les plus flambeurs se sont équipés d’appareils techniques nouveaux, plus coûteux, mais sans lesquels ils auraient raté un tournant essentiel de la modernité: l’aspirateur électrique portable, et le téléphone privé à cinq chiffres, par lequel tout abonné peut atteindre son destinataire sans le relais des invisibles standardistes au timbre acariâtre.

 

N’oublions pas la caste des riches: il en reste beaucoup dont le moral a résisté à la morosité économique internationale, et à une perte récente d’actions en bourse de Genève. Ils ne se sont pas refusé un voyage dans la Compagnie wagons-lits vers la Côte d’Azur ou Istanbul. De plus sédentaires ont réveillonné au Beau-Rivage, en y savourant un menu aux chandelles. Madame a reçu une étole de vison et des boucles en saphir. Monsieur une cravate, un porte-plume.  Sous les lambris tout aussi luxueux du Lausanne-Palace, la direction a perpétué une noble tradition philanthropique: un sapin géant du Risoux, festonné de guirlandes et de cheveux d’ange, illuminé par de centaines de bougies rouges, et sous lequel sont bienvenus tous les enfants de la ville. A l’occasion de matinées costumées, les marmots - de familles pauvres pour la plupart – sont accueillis par un groom ganté, guindé à l’ancienne, qui se montre exceptionnellement respectueux envers ces va-nu-pieds du Rôtillon. Leurs mamans, qui assistent au cérémonial en retrait - les ont convenablement chaussés, débarbouillés et peignés à la brillantine. La plus expansive a versé une larme quand elle a vu le Bon Enfant (une espèce Père Noël local d’antan) baiser le front de son joli Gastounet. Puis le combler de mots gentils, de bonbons chérots, et de trois soldats de plomb.

16:39 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

EX QUIS! vos textes. Je me répète. JOUISSIF! (pardon pour le mot, je n'ai pas la "dignité protestante" (0_0)).

Écrit par : Ambre | 04/09/2012

BRAVO en on en redemande! qu'il fait bon lire ces récits racontés par d'autres il y a longtemps.C'est extra ce rafraichissement de mémoires ancestrales

Écrit par : lovsmeralda | 04/09/2012

J'avais 9 ans en 1932. Dans notre ferme du Clos-du-Doubs, au Jura, les gâteries de Noël étaient, oui, des mandarines, peut-être un peu de gâteau à la crème et queles "pistaches" (cacahouettes?)
Mais "Noël blanc" était la réalité et la nuit douce pleine d'étoiles amicales, c'était une naissance continue, de l'amour hmain
merci de la mangifique description de Noël, le vrai décore de la crèche! A Lausanne.
claire-marie

Écrit par : cmj | 12/09/2012

Je suis en train de faire de savants calculs (0_0)!
Claire-Marie vous auriez donc 89 ans (je n'ai pas pris ma calculatrice, je me suis peut-être trompée). Si je ne me suis pas trompée tapez 1 et alors je vous félicite pour votre jeunesse! Si je me suis trompée tapez dièse et je dirais quand même : Alléluia:)))

Écrit par : Ambre | 12/09/2012

Chère Ambre, Merci et je tape 1

Écrit par : cmj | 13/09/2012

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