16/09/2012

La Guépéou abat son espion à Pully

 

 

 

Le samedi 4 septembre 1937, un habitant des Chamblandes promenant son chien avise le cadavre d’un homme corpulent au visage ensanglanté. Alertés, les inspecteurs de la gendarmerie vaudoise dénombrent neuf impacts de chargeur automatique dans la poitrine du gisant, qui a probablement été tué ailleurs avant d’être déplacé dans ce quartier résidentiel de Pully. Car aucun des riverains n’a entendu les coups de feu. L’enquête s’avère d’emblée compliquée: dans les poches de la victime, on trouve le passeport d’un certain Hermann Everhardt, né le 1er mars 1899 en Bohême, en même temps qu’un billet de train pour Paris validé au nom de Brandt. Quelle est donc l’identité de ce mort qui serre entre ses doigts des cheveux de femme? Le colonel Robert Jaquillard, qui dirige alors la Sûreté vaudoise, lance ses limiers jusqu’au-delà les frontières cantonales et nationales. On finira par apprendre que l’«inconnu des Chamblandes», comme le surnomme déjà la presse locale, est effectivement un ressortissant des pays de l’Est. Et un espion de longue date des services secrets soviétiques – la fameuse Tchéka de Lénine, rebaptisée Guépéou en 1922 pour devenir, sept ans après, l’instrument d’oppression le plus redoutable de Staline. Ignace Reiss de son vrai nom, il naquit le 1er janvier 1899 non pas en terre tchèque mais dans une famille bourgeoise et juive de Galicie - province polonaise alors sous joug autrichien. Après des études de droit, il devint un marxiste pur sucre de la première heure du bolchevisme russe, qu’il servit avec dévotion à travers l’Europe occidentale. Lénine lui-même l’aurait reconnu comme un «révolutionnaire professionnel». Ce fait divers sanglant dans la paisible commune de Pully choque d’autant plus l’opinion publique qu’elle implique la présence d’un suppôt soviétique: en cette année 1937, l’anticommunisme gronde à nos frontières, et il s’est insinué par capillarité jusque dans les cercles politiques les plus neutralistes de notre pays. Or la contrariété de quelques-uns ne tardera pas à devenir stupéfaction générale: l’espion Reiss n’a pas été liquidé aux Chamblandes par des nazis, mais par des hommes de main de Staline. Oui des collègues…

 

L’indignation d’un «traître»

 

Ce champion de la cause prolétarienne ne supporta pas l’évolution ambiguë de la diplomatie du Kremlin, notamment quand elle rechigna à soutenir les antifranquistes d’Espagne. Mais ce furent les fameux grands procès de Moscou, soldés par l’exécution sommaire de 16 vieux militants «historiques» qui firent éclater l’indignation de Reiss. Dans une lettre ouverte, parue en 1936 dans un journal d’Amsterdam, il s’adresse aux membres du Komintern sans mâcher ses mots: «Maintenant il s’agit de sauver le socialisme. Je me suis tu devant trop d’assassinats, chargeant ma conscience d’une faute grave. J’aurais dû rompre avec vous le jour où le Père des peuples a fait fusiller les seize dans les caves de la Loubianka.» Dans une autre de juillet 1937, plus effrontée encore car envoyée en au comité central du Parti: «Nos chemins divergent. Celui qui se tait aujourd’hui se fait complice de Staline et trahit la cause de la classe ouvrière et du socialisme.» Il va sans dire que ces lignes furent lues par le tyran lui-même, et que c’est de lui qu’émana l’ordre de tuer le mauvais soldat Reiss, car on y lisait entre les lignes l’appel à un ralliement à Léon Trotsky, le puissant rival exilé en Amérique centrale (qui, lui, sera trucidé à son tour à Mexico, le 21 août 1940).

La Guépéou avait fini par localiser sa cible: se sachant traqué, Ignace Reiss ne cessait d’osciller entre Paris et Finhaut, en Valais, où il avait mis à l’abri son épouse Elsa et leur fils Roman, âgé de 12 ans. Une savante souricière fut imaginée par des nervis soviétiques habiles, à bonnes manières mais à gâchette facile. Avec l’appoint d’une certaine Renate, une Suissesse acquise à leur cause – et qui seule sera jugée in fine par nos tribunaux!- ils organisèrent des rendez-vous lausannois au Continental puis au Central-Bellevue. Leur ex-camarade, jadis si puissant, s’y fera prendre comme un souriceau.

 

 

 

 

 

16:52 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

"neuf impacts de chargeur automatique dans la poitrine du gisant,"
A mon avis, vous confondez Clark avec Smith&Wesson, Beretta, Makarof, Colt, Glock ou SIG Sauer...

Ces histoires de Trotsky / Mercader me font penser à ce qui vient d'arriver sur les ondes de notre radio naziunale Zoviétique. Un débat Tornare - Aristides Pedrazza, ce fils de colonel anarchiste (je le tiens de sa bouche, hein, à tout hasard...), où, après trois minutes, notre Aristides national sort l'argument clé à la base de toute sa vie : "Cronstadt!"
(un marin ne tire pas sur un marin, les sanglots longs de l'automne qui s'annonce et la voix de Jean Ferrat...).

Et il y a quelques jours, un entretien Jean-Philippe Quadert et Olivier Assayas, qui vient précisément de sortir un film sur cette période très, très politisée. Éclats de rire des deux à l'évocation de "Cronstadt"...

Écrit par : Géo | 17/09/2012

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