20/11/2012

Henri Roorda, le pessimiste heureux

 Une des rares photos de lui sans pose le campe en maître d’école à l’ancienne. Il est debout, le front clair, et il appuie son bas-ventre contre un pupitre du Gymnase de la Cité. Barbichu à la mode de Napoléon III, Henri-Benjamin Roorda van Eysinga, qui enseigna les maths à plusieurs générations de Lausannois, y déploie un compas géant, avec l’adresse amusée d’un jongleur de fête foraine. Il est l’auteur du Roseau pensotant et de l’Almanach Balthasar; un des humoristes les plus originaux de la littérature romande. Son tour d’esprit charma beaucoup Ramuz mais autant René Morax, le fondateur du Théâtre de Mézières. Un livre qui vient de paraître à Marseille* nous réapprend que dans les années vingt, Roorda s’y était produit, modestement, en auteur de saynètes. En voici quatre, délicieusement boulevardières, mais dont les subtilités philosophiques échappèrent à la perspicacité engoncée des critiques de l’époque. Elles ont pour titres Le silence de la bonne, Un amoureux, Un beau divorce, La Ligue contre la Bêtise

En préface, le dramaturge et historien du théâtre Joël Aguet a tout à fait raison d’inscrire leur auteur dans le sillage d’un Alexandre Vialatte et d’un Pierre Desproges. Même si Roorda (1870-1925) fut né 21 ans avant le premier et mort trois lustres avant la naissance du second. Ils ne se sont jamais rencontrés, mais ils se sont ressemblé par une prose malicieusement excentrique. Plus acidulée-sucrée (de la confiture de rhubarbe) que le verbiage franchement amer, rosse et carnassier qui fait désormais recette dans le marigot des chroniqueurs parisiens, ou celui des tabloïds d’outre-Manche.

Vialatte et Desproges agonisèrent du cancer en s’en moquant beaucoup. Plus expéditivement, Roorda, lui, se suicida un 7 novembre 1925, en laissant un beau récit testamentaire (Mon suicide) où sa mélancolie neurasthénique se mordore parfois d’un pessimisme allégé, presque souriant:

-     Je n’étais pas fait pour vivre dans un monde où l’on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse.

-     J’aime énormément la vie. Mais pour jouir du spectacle, il faut avoir une bonne place!

 

La Ligue contre la Bêtise, et autres fantaisies théâtrales. Ed. Le Flibustier. Disponible à la Librairie Humus, Lausanne.

 

Commentaires

"le verbiage franchement amer, rosse et carnassier qui fait désormais recette dans le marigot des chroniqueurs parisiens,"
Amer, rosse et carnassier, c'est franchement euphémistique. Disons les choses comme elles sont : c'est de la merde. Mais il y a encore pire : le sous-produit helvétique romand qui s’appelait La Soupe, aujourd'hui L'Agence. On peut rire de tout avec n'importe qui. A condition que cela soit drôle...

Écrit par : Géo | 22/11/2012

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