28/11/2012

Feuilles mortes et utilité du lierre

Les ensoleillements prolongés de novembre ont maintenu plus longtemps sur sa branche la feuille palmée et vermeille des érables du Jorat. Au bois de Benenté, les sœurs Chapuisat en ont détaché deux frondaisons festonnées qu’elles momifieront (pardon, «immortaliseront») en les plongeant dans une solution glycérinée. En compagnie d’un rameau de prunus écarlate, maraudé sur les berges de la Chandelar, plus des tiges de bouleau à languettes jaunes. Cette gerbe de parures automnales bigarrées passera, espèrent-elles, deux hivers, voire trois en un vase en grès de leur salle à manger de Mourmoins-le-Jux, tandis que, au dehors, tous les feuillus des bosquets alentour auront été dénudés par la bise noire de décembre qui vient. Installer les lumières de l’arrière-saison dans son foyer est une mode ancienne, mais durable. Il est vrai qu’un arbre qui blondit ou rougeoie avant de se dégarnir émerveille autant que lorsqu’il était en fleurs au printemps. Tout à l’instar de vieilles gens qu’on a aimées, et qu’une agonie sereine embellit en leur rendant un regard candide, un sourire enfantin qu’elles-mêmes avaient oublié.

Heureusement, la végétation forestière de notre Europe centrale (et même celle de mon bled fictif vaudois de Mourmoins), ne se ternit pas tout à fait après que les vents ont emporté ses carnations rouge et or. Leur survit un riche nuancier de verts qui se décline en vert bouteille des sapins du Risoux, en vert épinard des cèdres du parc Denantou, à Ouchy, ou le bronze patiné des mélèzes du Chablais, après la dissémination de leurs aiguilles rougeoyantes. Toutes ces essences, que les froidures prochaines ne flétriront pas, ont le nom botanique de semper virens. En latin «toujours vert». Parce qu’elles portent la feuille toute l’année; à l’exemple aussi du chèvrefeuille. A l’exemple encore du lierre rampant, qui n’est pas à proprement parler un arbre. C’est une des très rares lianes des régions septentrionales, et qui a mauvaise réputation: il passe à tort pour un parasite, car il enlace d’une manière serpentine les troncs les plus hauts. Or il n’y puise aucune sève. C’est même dans la sienne que viennent encore butiner les ultimes abeilles de l’an. Ou des siècles.

 

20/11/2012

Henri Roorda, le pessimiste heureux

 Une des rares photos de lui sans pose le campe en maître d’école à l’ancienne. Il est debout, le front clair, et il appuie son bas-ventre contre un pupitre du Gymnase de la Cité. Barbichu à la mode de Napoléon III, Henri-Benjamin Roorda van Eysinga, qui enseigna les maths à plusieurs générations de Lausannois, y déploie un compas géant, avec l’adresse amusée d’un jongleur de fête foraine. Il est l’auteur du Roseau pensotant et de l’Almanach Balthasar; un des humoristes les plus originaux de la littérature romande. Son tour d’esprit charma beaucoup Ramuz mais autant René Morax, le fondateur du Théâtre de Mézières. Un livre qui vient de paraître à Marseille* nous réapprend que dans les années vingt, Roorda s’y était produit, modestement, en auteur de saynètes. En voici quatre, délicieusement boulevardières, mais dont les subtilités philosophiques échappèrent à la perspicacité engoncée des critiques de l’époque. Elles ont pour titres Le silence de la bonne, Un amoureux, Un beau divorce, La Ligue contre la Bêtise

En préface, le dramaturge et historien du théâtre Joël Aguet a tout à fait raison d’inscrire leur auteur dans le sillage d’un Alexandre Vialatte et d’un Pierre Desproges. Même si Roorda (1870-1925) fut né 21 ans avant le premier et mort trois lustres avant la naissance du second. Ils ne se sont jamais rencontrés, mais ils se sont ressemblé par une prose malicieusement excentrique. Plus acidulée-sucrée (de la confiture de rhubarbe) que le verbiage franchement amer, rosse et carnassier qui fait désormais recette dans le marigot des chroniqueurs parisiens, ou celui des tabloïds d’outre-Manche.

Vialatte et Desproges agonisèrent du cancer en s’en moquant beaucoup. Plus expéditivement, Roorda, lui, se suicida un 7 novembre 1925, en laissant un beau récit testamentaire (Mon suicide) où sa mélancolie neurasthénique se mordore parfois d’un pessimisme allégé, presque souriant:

-     Je n’étais pas fait pour vivre dans un monde où l’on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse.

-     J’aime énormément la vie. Mais pour jouir du spectacle, il faut avoir une bonne place!

 

La Ligue contre la Bêtise, et autres fantaisies théâtrales. Ed. Le Flibustier. Disponible à la Librairie Humus, Lausanne.

 

17/11/2012

Jaccottet le diaphane

 

Au cours de l’année 1984, les lettres romandes sont à l’honneur en France, avec la parution chez Gallimard de La Semaison du Vaudois Philippe Jaccottet. Vivement salué par la meilleure critique parisienne, c’est un recueil de carnets que notre poète avait griffonnés de sa plume humble et élégiaque entre 1954 et 1979. A l’orée de sa soixantaine, il est considéré comme un auteur francophone majeur, et un traducteur de premier plan - notamment des œuvres de l’Autrichien Robert Musil, mais aussi de Thomas Mann, Rilke, Ungaretti, Homère… Ses propres écritures, en prose inspirée ou en vers, sont admirées pour leur style épuré, et une humilité face aux éblouissements de la nature. Il la contemple sans y pénétrer, restant à la lisière. Sa poésie est celle de la «transparence». Dans les pages de la Semaison, Jaccottet peaufine ses phrases avec une musicalité indéniable, tout en regrettant de n’être pas lui-même musicien. Il y étudie les souffles de la parole écrite, et sa fragmentation nécessaire – celle d’une beauté idéale qui serait éparse et miroitante. Le haïku n’est pas loin.

Pour avoir eu l’honneur de lui serrer la main, j’ai été frappé par la majesté émaciée de cet écrivain qui ne quitte plus le silence du bourg de Grignan. Il s’y est établi en 1953, après un séjour parisien de sept ans - qui lui avait fait rencontrer intimement un Jean Paulhan, et puis Francis Ponge, Yves Bonnefoy, André Dhôtel, André du Bouchet, etc. Là, dans la Drôme provençale et à quelques pas du château de la fille de Mme de Sévigny, j’ai vu un Philippe Jaccottet maigre comme un jonc au milieu des genets et des lavandes. Il avançait sous les chênes verts avec l’élégance à peine voûtée de l’Homme qui marche de Giacometti. Je me souvins avec émotion que ce natif de Moudon avait été le disciple le plus fidèle de Gustave Roud, le randonneur du Haut-Jorat vaudois. Par la suite, il sera son exécuteur testamentaire - avec parfois trop d’intransigeance. Mais il restera son meilleur biographe.

 

 

 

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