02/12/2012

Papy souffre de «déconnection»

  Au cap des années quatre-vingt, l’intrusion de l’ordinateur à Lausanne se fit sans confusion, et sans encore effaroucher nos seniors d’alors. On se souvient d’un avocat septuagénaire à voix de stentor qui s’en émerveillait dans une célèbre brasserie de Saint-François: «L’informatique est une religion universelle! Sa machine centrale répond différemment à des milliers de consoles individuelles, à l’exemple de Dieu qui écoute séparément ses milliards d’adorateurs…»

Or le regretté Me André Manuel n’appréciait le progrès qu’à distance, lui préférant le carton rugueux de ses classeurs juridiques pour leur odeur camphrée de catéchisme d’avant-guerre. Et par allergie au matériau insipide des ordis, trop lisse au toucher. Trop composite pour être salubre: un panaché de cuivre, d’alu, de zinc, de béryllium, de sélénium, voire d’arsenic.

Trente ans après, le Café Romand est moins enfumé, mais il a toujours ses nappes crème et bleu, son clair-obscur mordoré. Ses clients les plus anciens ont blanchi et ne se parlent plus qu’à voix cassée. Afin de ne point gêner les habitudes de la nouvelle génération d’habitués: des gens de bonne façon, dûment peignés et cravatés, mais qui mangent en silence tout en faisant cliqueter un clavier d’un netbook installé à l’ombre du caquelon! Au début, ces adeptes de la messagerie électronique passaient pour des oiseaux exotiques, mais leurs pratiques se sont généralisées dans presque tous les établissements publics de la capitale au point que les rôles se sont inversés.

Un aîné qui n’y pige rien se sent désormais comme un Indien appalache du XIXe égaré à Manhattan. Il se croit hors la Grande Toile, hors circuit, peut-être un jour hors la loi…

 Il voudrait bien se «connecter» aux nouveaux réseaux de la communication, mais ne l’ose, car il lui faudra d’abord emmagasiner un long jargon américanoïde (homepage, downloader, dézipper, Acrobat reader, ADSL, etc.) qui semble abstrus et le décourage. Pour surmonter ces premiers écueils, je lui recommande un guide de vulgarisation intelligente qui vient de paraître sous la plume enjouée et affable de Bernard Just. Il a le tact de ne pas s’adresser pas à des «nuls». Son titre: «Internet, comprendre et l’utiliser si l’on n’est pas né avec.»

Il va sans dire que notre très admirée et aimée collègue blogueuse-philosophe Claire-Marie Jeannotat (qui joint l'art du bien-vieillir à une maîtrise exceptionnelle du web) pourra se passer de le lire.

 

Ed. Cabédita, 136 pp

 

 

Commentaires

On me dit que le Romand est devenu un chinois ? Cela ferait sûrement plaisir à notre lapin expatrié mais qu'en est-il de la cervelle au beurre noir avec trois de calamin ?
La dernière fois que je m'y suis rendu, je vous ai croisé. Vous ne m'avez pas reconnu, je n'ai pas insisté...

Écrit par : Géo | 02/12/2012

Géo, le chinois est un étage au-dessus. A ma connaissance le Romand existe toujours.

Écrit par : Inma Abbet | 07/12/2012

Les commentaires sont fermés.