10/12/2012

Edmond Kaiser, la charité enragée

Le 5 mars de l’an 2000, l’annonce de la mort à 86 ans du fondateur de Terre des hommes et de Sentinelles plonge dans une même tristesse des gens de tout bord et de toute condition. Ses collaborateurs bien sûr, de centaines de donateurs qui lui sont fidèles, d’autres acteurs de l’action humanitaire. Mais surtout des drogués auxquels Edmond Kaiser avait réinsufflé de l’espoir, des prisonniers européens dont il dénonça les conditions de détention, des Africaines qu’il arracha au supplice infâme de l’excision, de plusieurs milliers d’enfants du tiers-monde défigurés par la gangrène  du noma. Autant de «vulnérables», comme il les appelait, qui ont pu recouvrer grâce à lui un zeste de dignité. L’avait-il pressenti? C’est dans la ville de Coimbatore, au sud de l’Inde, qu’il a rendu son dernier souffle: une région de l’Etat du Tamil Nadu où il revenait souvent, qu’il aimait pour sa grande détresse morale. Il y fut inhumé, selon ses volontés testamentaires, à la manière des «parias intouchables», c’est-à-dire chichement. Et aussi expéditivement que ces bébés dont les familles nanties se débarrassent parce qu’ils sont de sexe féminin.

Edmond Kaiser fonde Terre des hommes à Lausanne en 1960, avec la détermination d’être plus efficace sur les terrains de la misère que d’autres organismes suisses de bienfaisance. Ce surplus d’efficacité implique plus d’énergie, donc plus d’éclat via les médias que son talent oratoire, sa plume poétique subjuguent. Mais c’est pour convaincre les politiques et les puissants économiques – de sa Suisse adoptive, mais aussi du monde entier - qu’il fourbit sa meilleure arme: l’indignation. Une de ses cibles préférées est Sa Sainteté le Pape elle-même, ou plutôt la papauté, incapable de distribuer aux pauvres et aux faméliques ses légendaires richesses. Il fait éclater ses saines colères même devant l’abbé Pierre, qu’il aime pourtant, en lui disant que c’est l’Eglise qui l’a rendu incroyant. A son pote très croyant Marcel Farine, qui gère Emmaüs-Suisse, il se déclare ouvertement agnostique. «Mais il se consacrait entièrement à son prochain, écrira l’indulgent Jurassien de Moutier. Kaiser pratiquait l’Evangile mieux que beaucoup de chrétiens.» De même, «il n’arrêtait pas de critique les gouvernants, se disait non politisé, mais il parlait comme un tribun!»

 

Le Bon Dieu et Bach

 

 

J’ai eu l’honneur de le rencontrer quelquefois, à l’aurore, dans le désordre romantique de son bureau, rue du Languedoc, à Lausanne. En traversant l’herbe mouillée du vieux jardin aux arbres centenaires, je l’entendais déjà qui «se rafraîchissait le cœur et le ventre» en déchiffrant au piano des partitions de Beethoven, ou de Jean-Sébastien Bach (le «Cinquième évangéliste, le meilleur»). Ses notes étaient tristes, maladroites: «Je n’ai pas l’ambition, ni le temps de bien jouer. Je joue pour raviver en moi ma compassion pour mes vulnérables, en termes christiques ou non.» Des enfants abandonnés faméliques, ou affligés de maladies incurables, tournoyaient en images obsédantes dans son ciboulot vieillissant, mais toujours en feu: «Mes petits, vous êtes dans mon cœur. Comme mon sang est dans mes veines.» Il les aurait adoptés tous, tant il restait meurtri par la mort accidentelle de son fils biologique Jean-Daniel, en 1941. Vingt-trois ans après cette tragédie, Edmond Kaiser se consolera en accueillant à Lausanne Amadou, un garçon du Sénégal qu’il chérira en père affectueux. Ce regain de tendresse ne l’empêchera de rester attentif au malheur qui continue d’affliger de nombreuses de populations de la planète, où il n’y a plus d’enfant roi. Et où les nouvelles ONG se révélaient pusillanimes. «Ces professionnels de la charité, confiera-t-il à Christophe Gallaz*, ne prennent plus en considération la vie et la mort qu’ils tiennent dans leurs mains, ou plutôt qu’ils détiennent. Ils en sont tellement maîtres qu’ils ne les perçoivent plus.» Plus tard, dans un de ses livres témoignages aux accents un peu tonitruants mais inoubliables, il lancera une espèce de devise: «Etre un homme aujourd’hui, cela signifie se sentir responsable de la souffrance des autres.» En avril 1990, la France voulut lui décerner la Légion d’honneur au grade de chevalier. Kaiser refusa la médaille: «Elle est si étrangère aux souffrances de mes vulnérables!»

 

(*) Entretiens avec Edmond Kaiser, par Christophe Gallaz. Ed. Favre, 1998.

 

 

Un juif de la Résistance

 

Edmond Kaiser s’établit à Lausanne en 1948, une ville où il a de lointaines attaches familiales. A 34 ans, le voici salarié modeste dans une entreprise de décoration. Il y fait d’emblée retentir à la ronde des visions humanitaires, jugées alors audacieuses. Longtemps, on ignorera que cet enfant juif des Batignolles, à Paris, avait étudié en Allemagne en 1933, fut volontaire pour se battre contre elle, s’engagea dès 1943 dans la Résistance française avant d’être condamné à mort par contumace les Allemands pour «activisme et juiverie». Et qu’il avait été dénoncé à la Gestapo par un ami.

 

 

08:53 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

"Ces professionnels de la charité ne prennent plus en considération la vie et la mort qu’ils tiennent dans leurs mains, ou plutôt qu’ils détiennent. Ils en sont tellement maîtres qu’ils ne les perçoivent plus."

C'est le point fondamental. C'est sur ce point-là qu'on se dispute entre gens de gauche et gens de droite, comme sur les influences de l'inné et de l'acquis...
La différence entre le subjectif et l'objectif. Le professionnel de la charité
n'existe plus que dans les institutions religieuses. Ailleurs, on parle d'humanitaire. Dans l'humanitaire, face au nombre, on pratique la chirurgie de guerre. Celui-ci est trop blessé pour qu'on perde du temps avec lui, donnez-lui de la morphine et laissez-le mourir en paix...
Le chrétien charitable, lui, voudrait adopter tout le monde, ne le peut pas et adopte un sur des millions et des millions, et cela le rend triste et agressif et de plus en plus triste et agressif.
Comme Edmond Kaiser.
Et comme Christophe Gallaz, soit dit en passant, dans ses chroniques ridicules.
Pour ceux qui arrivent à les lire...

Écrit par : Géo | 10/12/2012

@Géo,il n'y a rien a ajouter vous avez dit exactement ce qui reflète le ressenti de nombreux Suisse et qui malheureusement va en se généralisant.Car à trop solliciter l'humain pour finir il fait comme Dieu il détourne son regard de cette pauvreté qui prend on ne sait pourquoi l'ascenseur juste avant Noel ou avant une période bien précise de vacances

Écrit par : lovsmeralda | 10/12/2012

"... son ciboulot vieillissant, mais toujours en feu."

Il y a des braises qui ne s'éteindront jamais.

Écrit par : Ambre | 11/12/2012

Merci pour le rappel de Edmond Kaiser et de terre des hommes, de Christophe Gallaz! Cela vient à point. "Pourquoi sont-ils si pauvres?" A la BBC, hier "Why Poverty?" La réponse: chacun peut réfléchir et chercher la racine de cette réalité...
S'engager, avec les plus démunis, pour un monde plus juste, n'est-ce pas la petite lumière d'espérance pour la survie de l'espèce humaine. Edmond Kaiser a montré l'exemple, il est bon de le rappeler.
claire-marie jeannotat

Écrit par : cmj | 11/12/2012

Merci, je suis heureux de savoir que mon père n'a pas été oublié.

Écrit par : Kaiser Amadou | 20/12/2012

Cher Monsieur Amadou Kaiser,

Votre père est inoubliable, ses oeuvres sont immortelles, et il vous aimait tant!

Tous mes voeux pour Noël et le passage de l'an.

Écrit par : Gilbert | 20/12/2012

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