24/12/2012

Noël conté par saint Luc

Cette fameuse 183e fin du monde précolombienne étant derrière nous, éprouvons maintenant de la compassion pour quelques gens qui l’ont espérée! Injustement privés d’un spectacle cataclysmique, les voilà sevrés du goût de l’hallucination et du sang. D’un scénario du cinéma d’épouvante qu’ils prisent tant : pour une fois que la réalité aurait pu dépasser la fiction… Réenchantons-les en leur faisant croquer du pain d’épices du marché hivernal de Montreux, lamper du vin chaud à celui de Gryon. Plus sereinement, en leur faisant relire le chapitre II de l’Evangile selon Luc.

De tout le Nouveau Testament, c’est le passage qui fait le plus scintiller l’épisode de la Nativité: on y respire des fumets de crèche, de paille, et des langes de bébé. Y surviennent des anges aux ailes nacrées, des bergers effarés comme des santons, et des moutons… La figure centrale du récit est la lumineuse parturiente: Marie, «mère de Dieu». Cette vénération mariale de Luc choquerait-t-elle encore des protestants? Qu’ils sachent que, beaucoup plus tard, en 1723, elle inspirera à un musicien luthérien de haut vol, Jean-Sébastien Bach, son Magnificat (BWV 243), la plus populaire de ses œuvres vocales.

Originaire d’Antioche, saint Luc aurait été un Syrien païen avant d’adhérer au message apostolique et de devenir un compagnon de route de saint Paul, qui le désignait comme son «cher médecin». De fait, l’auteur du troisième évangile s’était voué à la santé des corps avant celle des âmes: le Dr Loukias, comme l’appelleront les Grecs de Béotie – où il mourra à 80 ans - fut un homme de science et de précisions. C’est avec une méthode de documentaliste qu’il rassembla, vers l’an 60, des documents et des témoignages de gens qui, contrairement à lui, avaient pu rencontrer le Christ «tout en chair». Au trébuchet des travaux ultérieurs sur l’historicité de Jésus, son souci d’exactitude aura un poids certain.

Son évangile, agrémenté du 2e chapitre de l’Acte des apôtres, qu’il aussi rédigé dans le sillage de son ami Paul, vient de reparaître à Saint-Maurice*, en une belle édition émaillée d’icônes orthodoxes.

N’oublions pas que Luc écrivait en grec.

 

Editions Saint-Augustin, 200 p. Illustration supervisée par Michel Quenot.

 

 

 

 

19/12/2012

La mort de François Silvant

 

 

Pleurer de rire, rire de pleurer, est-ce kif-kif? En s’éteignant le jeudi 14 juin 2007 dans une chambre d’hôpital de Lausanne, un de nos plus subtils humoristes nous a appris qu’on pouvait faire mieux que mourir de rire: mourir en riant de sa propre mort. Mais le cancer du poumon qui vient d’emporter, à 58 ans, le comédien vaudois François Silvant, fera mentir son nouvel adage: le samedi 23, on entendit surtout des larmes chagrines en notre cathédrale, lors d’un hommage ouvert au public, cela cinq jours après ses funérailles déroulées dans l’intimité, selon ses dernières volontés. Voilà 25 ans que ce gaillard athlétique au front clair et au sourire en coin se révélait moins timide quand il brûlait les planches - puis la scène télévisuelle – en incarnant avec virtuosité, et des inflexions vocales dignes d’un ventriloque, plusieurs dizaines de caractères contrastés. Des personnages typés vaudois le plus souvent, par l’accent, les truismes ou la voussure des épaules. Il singea un chauffeur de taxi grognon, un papa en vacances prêt à battre sa femme comme plâtre, l’alcoolo discoureur jusqu’à plus soif, le garagiste qui tape le carton. Mais surtout une Madame Pahud, son invention la plus remarquable, la plus populaire: coiffée d’une fanchon de paysanne qu’on noue sous le menton, et cancanière sans s’en rendre compte, cruelle par inadvertance, elle ressemble trait pour trait à votre voisine de palier. Une mégère malgré elle, qui a plutôt bon cœur.

L’humour de François Silvant était aussi une flamme civique – il l’avait même servi en appoint au fisc vaudois, lorsque, en 2005, Pascal Broulis commença à désacraliser la déclaration d’impôt! Il parodiait tout le monde, mais sans venin ni cynisme. Il y mettait de la grâce joyeuse et de la pudeur. Et quand le doux poète comprit qu’il avait le cancer, il ne s’en révolta point. Il prit la résolution de le vaincre par davantage de cocasserie: entre deux traitements de chimio violente, il griffonnait des canevas de sketches futurs.

 

17:07 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (4)

18/12/2012

Apprivoiser l’oignon sans plus pleurer

La cramine noire de la mi-décembre a été si dissuasive qu’on ne sortait plus sans se vêtir de plusieurs couches de laine. Quitte à ressembler aux centenaires du Puy-de-Dôme dont Vialatte célébra la légendaire frilosité: en Auvergne, écrit-il, «on se sert du grand-père pour planter les épingles, et le médecin, quand il l’ausculte, doit l’éplucher comme un oignon.» On imagine ce vieillard s’étrécir jusqu’à n’avoir plus qu’un squelette d’oiseau, dont on frictionnera le bréchet de pommades souveraines contre la sinusite. La meilleure se composerait de graisse d’oie, de miel et… d’oignons justement.

C’est dire l’importance, en période de fièvres et frimas, de ce bulbe potager ordinaire - en forme de montre de poche bombée, de tumeur douloureuse à l’articulation des orteils, de figures oblongues de politiciens tracassés, etc. Son décorticage fait pleurer dans les toutes les cuisines du monde depuis la nuit des temps, si l’on en croit Anne-Marie Labbé-Pinsseau, qui lui consacre des pages bien goûteuses, dans un livre dédié aussi à l’ail et à son arrière-cousine l’échalote. Avec la moutarde, le poireau et le petit pois, l’oignon serait un aliment préhistorique, apprécié partout pour son piquant prononcé qui rendait moins insipide la soupe des pauvres - à l’orge, au riz, au sorgho. Autant que pour ses vertus médicinales, reconnues déjà sous Charlemagne, et qui douze siècles après perdurent. Il est peu calorique et sa provision de vitamines (A, B1, B2, B3, B5, B6, B9, C et E) est si riche qu’elle donne le vertige, sinon une migraine de comptable. Or foin des calculettes, et vive nos vieux fourneaux en fonte émaillée! On y apprête de la soupe aux oignons, du bœuf aux oignons, de la potée boulangère où les oignons sont mijotés en compagnie d’une échine de porc. Parfois aussi des mixtures oignonières contre la tension artérielle… Demeure la problématique lacrymale: comment dépiauter ces bulbes jaunes, blancs ou rouges sans piorner? Les conseils de Labbé-Pinsseau sont savoureusement variés: opérer sous un filet d’eau, enduire son couteau de vinaigre. Ou plus simplement s’affubler d’un masque binoculaire de plongée sous-marine. Avec tuba.

 

Ail, oignons, échalotes, Cabédita, 80 pp.