06/01/2013

Un patriarche des sciences humaines

L’hiver 1913 est inhabituellement doux à Vufflens-le-Château, et son imposant donjon à briques emboîtées «à l’italienne», façon XIIIe siècle, flamboie au soleil du Léman. Mais les Vufflanais ôtent leur chapeau car son propriétaire y agonise. Ils ne connaissaient guère Ferdinand de Saussure, qui rendra l’âme le 22 février 1913: un savant genevois de renommée européenne, à front sévère, à moustache drue et à nœuds pap amidonnés. «Il était dans les nuages, comme un poète», diront des lavandières qui l’avaient aperçu au sommet d’une tourelle crénelée, alors qu’elles battaient le linge dans les eaux de la Morges. Elles retenaient surtout qu’il avait épousé en 1892 sa très aimée Marie-Eugénie, une demoiselle Faesch, fille de Jules Faesch, apparenté à la famille de Senarclens. De 10 ans sa cadette, elle lui a apporté en dot ce château reconstruit au XVe siècle par un certain Henri de Colombier, et qui est reconnu comme un des plus beaux du canton, avec ceux de Chillon et d’Oron.

Aîné d’une fratrie de 9 enfants, Ferdinand Mongin de Saussure naît en 1857 à Genève. De sa mère, «musicienne accomplie» (Louise de Pourtalès fille d’un comte neuchâtelois et sœur d’officiers au service du roi de Prusse), il hérite une créativité artistique. Sa fibre scientifique lui vient de son père Henri, entomologiste spécialiste des abeilles, et petit-fils du fameux Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799), initiateur des expériences de la montgolfière, de l’alpinisme et conquérant du Mont-Blanc. Mais au point d’ébullition de l’eau en altitude, ou au décorticage des hyménoptères, le jeune Ferdinand préfère un terrain plus aléatoire - plus universel: celui de la communication humaine, par des mots, plus généralement par des signes. Les chemins de cette vocation passent par les universités de Leipzig et Berlin, puis par le Collège de France, à Paris, où sa fertile intelligence marquera des générations d’intellectuels français. Quand, de son propre gré, Saussure retourne dans sa cité natale en 1891, il n’a que 34 ans, mais déjà beaucoup d’admirateurs dans le sillage de son odyssée continentale.

Aussi, l’annonce de sa mort, en février 1913, endeuillera moins ses voisins de Vufflens qu’un essaim de mandarins répandus dans toute l’Europe. A commencer par les linguistes – une tribu à part, regroupant philologues, grammairiens, étymologistes, lexicologues, phonéticiens, sémanticiens, germanistes, anglicistes, et on en passe. Ferdinand de Saussure avait d’abord excellé dans l’étude des parlers indo-européens, notamment en dévoilant un phénomène phonologique laryngal. Où le larynx aurait servi d’organe pour l’émission des voyelles déjà à l’aube de la civilisation. Il maîtrisait plusieurs langues – moins oralement que par la lecture et le décryptage – dont les slaves, les germaniques, les baltes, les indo-iraniennes. Il avait consacré sa thèse de doctorat à l’Emploi du génitif absolu en sanskrit! Un coupeur de cheveux en quatre? Non, Saussure marquera surtout l’histoire par une publication publiée en 1916, trois ans après sa mort, et qui révolutionnera non seulement la science du langage mais toutes les sciences humaines. Plus tard, elle influencera conséquemment la pensée de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, les raisonnements du psychanalyste Jacques Lacan et le génie du poète sémiologue Roland Barthes. Son Cours de linguistique générale, qui porte pour l’éternité sa signature, n’est en fait qu’une compilation de notes d’élèves assidus à son enseignement à l’Université de Genève, durant les dernières années de sa vie. Leur maître fut révolutionnaire en cela qu’il érigea la linguistique traditionnelle comme une science à part entière, moderne, ouverte à d’autres disciplines. Avec Saussure, la langue devient un objet d’étude composant un tout, mais avec des oppositions complémentaires. On peut tantôt l’analyser dans une perspective diachronique: comment un mot, un son (ou un groupe de mots ou de sons) évolue-t-il à travers les siècles? Ou synchronique, statique: quels rapports ont entre eux les éléments langagiers, qu’ils soient sonores ou écrits, appartenant à un seul idiome ou à plusieurs? Entre langue et langage, il institue une différence, ainsi qu’entre signifiant et signifié, entre syntagmes et paradigmes. Ce jargon nouveau et complexe, applicable à d’autres disciplines, préfigure une méthode d’enseignement et de réflexion qui prédominera dans les hautes écoles européennes surtout au cap des années septante. Un courant appelé «structuraliste», qui eu un bel envol, mais depuis bat de l’aile.

 

 

 

La dynastie des Saussure

 

Leur patronyme serait d’origine belge, associée aux Carlsbourg de la commune de Paliseul, en province du Luxembourg. Sinon d’ascendance lorraine, issue d’une famille de Saulxures. Les Saussure se sont éparpillés en Europe et jusqu’aux Amériques, mais leur branche la plus illustre fut genevoise. Les plus fameux resteront Horace-Bénédict, le naturaliste et géologue, cité plus haut, qui fut professeur de philo à 22 ans, avant de prouver que les cimes les plus élevées n’étaient pas invincibles. Son petit-fils Henri, l’entomologiste, et son arrière-petit-fils Ferdinand. Or celui-ci eut un frère cadet mathématicien, René de Saussure (1869-1943), auteur aussi d’ouvrages mémorables sur la langue utopique de l’espéranto. Puis un fils, Raymond de Saussure (1894-1971), psychanalyste et psychiatre de haut vol, pionnier de la diffusion des idées de Freud dans le monde. Sachons enfin que l’actrice française Delphine Seyrig (1932-1990), l’égérie la plus diaphane de Luis Buñuel et de François Truffaut, a eu pour mère une Hermine de Saussure, elle-même arrière-petite-nièce du réformateur de la linguistique…

 

G.Sm

09:22 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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