13/01/2013

Coubertin, l’aristo qui relança l’olympisme

 

Il vit le jour le 1er janvier 1863, dans une maison pimpante du VIIe arrondissement. Avec une cuillère d’argent dans la bouche: il était le petit-fils du baron de Fredy de Coubertin, un grand officier au service du premier empereur des Français, puis de Louis XVIII qui l’a fait maire de Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Loin d’être un sobriquet familier, Fredy est un patronyme aristocratique d’ascendance italienne… Le père de Pierre est artiste peintre; il a épousé une demoiselle Gigault de Crisenoy, héritière du château normand de Mirville, où leurs quatre enfants vivent le plus clair de leur enfance. Le port du Havre n’est pas loin, et de ses docks on peut prétendre apercevoir les falaises blanches de la perfide Albion, quand on a l’âge effronté de ce fils tôt féru de vaillances guerrières et d’épopées napoléoniennes. En un premier temps, il veut donc embrasser la carrière militaire, mais à 20 ans, il tourne casaque et devient anglophile, vingt mois avant d’obtenir une licence en droit à Paris, en séjournant plusieurs fois outre-Manche. Il s’engoue des diverses activités sportives qui y sont enseignées: la boxe, l’aviron, l’équitation, l’escrime. Prioritairement le tir au pistolet: une discipline où il excelle, et dont il obtiendra par sept fois le titre de champion de France. Mais ce qui le fascine le plus en Grande-Bretagne est la pédagogie du sport, telle qu’elle est appliquée dans les établissements scolaires, avec ses principes corollaires de morale, de civisme, d’harmonie sociale. Il en déduit qu’elle à l’origine de la suprématie militaire et politique de l’empire victorien au cap du XXe siècle. En même temps qu’elle renoue avec l’esprit d’épanouissement individuel et collectif qui prédomina jadis en Grèce: «L’antique Olympie fut une cité d’athlétisme et de prière.» Renonçant à une expérience politique qui l’avait modérément tenté, Pierre de Coubertin se voue désormais à la réforme de la scolarité française. Sa ferveur lui donne le goût de l’écriture, celle d’essais pédagogiques qui prônent une éducation de l’intelligence indissociable de celle du corps. Mais aussi une Histoire universelle en plusieurs tomes…

Il a 29 ans, en 1892, quand il propose le rétablissement des jeux antiques, en préconisant dans une revue l’adoption de la devise latine de l’abbé Henri Didon citius, altius, fortius – «plus vite, plus haut, plus fort». Entre-temps, il a donné des lettres de noblesse française au rugby, dont il dessinera lui-même le trophée en forme de bouclier de Brennus. Devenu président du Comité international olympique, il voit ses vœux exaucés quand, quatre ans plus tard, les premiers JO de l’ère moderne ont lieu à Athènes. La manifestation, comme il le souhaitait, sera quadriennale et se fondera sur un principe au libellé fameux que Coubertin a repris d’un évêque anglican: «Dans ces olympiades, l’important est moins de gagner que de participer». C’est lui aussi qui concevra le prototype des cinq anneaux multicolores du pavillon olympique, présenté au président de la République française Raymond Poincaré, le 17 juin 1914. Mais à la fin du même mois, la Première Guerre est déclenchée. A l’instigation du fondateur du CIO, les quartiers généraux de l’institution sont transférés en Suisse, territoire neutre, et plus précisément à Lausanne, où lui et son épouse Marie Rothan, d’origine alsacienne, séjournent depuis 1908. Ils y fixent leur domicile définitivement en 1915, avec une réelle affection pour la contrée, son cadre et ses modes vie. Pierre de Coubertin s’entend d’emblée avec les autorités locales et c’est avec bonheur qu’il en obtient l’autorisation d’y installer la résidence du CIO, en 1922, à la villa de Mon-Repos (d’où elle sera déménagée à Vidy en 1968). Et il fera feu des quatre fers, jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque à Genève en 1937, pour que sa Lausanne adoptive puisse accueillir glorieusement les Jeux olympiques. Il y a même suggéré des installations monumentales et ad hoc au bord du lac. Son projet est sans lendemain: Coubertin se fâchera avec le CIO, dont il trouve les plans de moins en moins humanistes, de plus en plus commerciaux. En retour, il lui sera reproché des postures de misogyne: «Les olympiades femelles sont inintéressantes, inesthétiques et incorrectes». Puis des proclamations colonialistes prétendument antiracistes: «Lorsque ces Noirs, ces Rouges, ces Jaunes apprendront à courir, à lancer, ils laisseront les Blancs derrière eux.» Dans la même volée, il aurait été un adepte de l’eugénisme, la science qui voudrait améliorer l’espèce humaine… Toutefois, 76 ans après sa mort, les nombreux admirateurs de Pierre de Coubertin s’évertuent à le disculper de ces déclarations, certes malheureuses et intempestives, mais qu’ils qualifient de «protocolaires», adhérant, contre son gré intime, à la pensée dominante des années trente. Le réformateur des JO serait en sus un précurseur de ce qu’on appellera plus tard le «politiquement correct».

 

 

 

Célébrations

En 2013, le triple jubilé de la naissance de Coubertin sera fêté partout dans le monde avec fastes, mais modiquement en Suisse. Une année qui porte son nom a déjà été lancée à Paris, le 8 janvier, dans le vaisseau en verre de la Maison du Sport français (XIIIe arrondissement): expo biographique, film historique produit par ARTE; numérisation électronique de 16 000 pages de ses écrits désormais consultables par un moteur de recherche. La France frappera bientôt une pièce de 2 euros à l’effigie du réformateur des JO, et une place nouvelle à son nom sera inaugurée en septembre à Nice. Au printemps, on commémorera sa naissance par des colloques à Brazzaville (Congo) et à Lillehammer, en Norvège. Même les postes russes émettront un timbre à son médaillon. A Lausanne, sa ville d’élection - dont il fut citoyen d’honneur en 1937- on se contentera de poser une gerbe sur sa tombe à Bois-de-Vaux, le 24 juin. Et d’organiser en octobre une «promenade dans ses pas», avec les Amis du Musée olympique.

G.Sm

16:06 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (22)

Commentaires

"sera quadriennale et se fondra "
Voilà que je fais les commentaires avant même la parution du billet. Ce que c'est que l'expérience...

Écrit par : Géo | 13/01/2013

Merci Géo, c'est corrigé!

Écrit par : Gilbert | 13/01/2013

"Voilà que je fais les commentaires avant même la parution du billet".
Et voilà qui me rassure car du coup j'avais relu deux fois le billet précédent et je ne trouvais point de "Fondra ni fondera".
Rassurée donc car je n'ai pas la berlue mais, perplexe!
Géo serait l'auteur du billet ci-dessus puisqu'il en connaît les fautes avant sa parution.
Déboussolant.
Une petite partie de tennis pour me remetttre les idées en place (_0_) ?

Écrit par : Ambre | 13/01/2013

Mais non, ne perdez pas la boussole. Les chroniques de cet excellent M.Salem paraissent d'abord dans 24 heures sous forme papier, et après sont mises en ligne...
Ayant horreur de ce genre de fautes, j'ai réagi disons assez rapidement...

Écrit par : Géo | 13/01/2013

Oh! Merci Géo, je retrouve le Nord:)
Euh, effectivement, vous dégainez rapidement.
Donc, rassurée deux fois je le suis. En même temps, un "nuage" de déception [Rires]. J'imaginais déjà un échange "plumes", un truc secret, sur l'autre billet je vous octroyais l'édition de ce "Petit abécédaire cocasse des prénoms Zoriginaux" etc.
Que nenni! Tout est clean.

Écrit par : Ambre | 13/01/2013

Quelques "perles" du Grand Homme (sic):

«Il y a deux races distinctes : celles au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l'air vaincu. Eh ! bien, c'est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n'est appréciable qu'aux forts.» (l'Education anglaise).

«Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d'essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance.» (cité par Boulogne, La vie et l'oeuvre pédagogique de P. de Coubertin).

«La théorie de l'égalité des droits pour toutes les races humaines, conduit à une ligne politique contraire à tout progrès colonial. Sans naturellement s'abaisser, à l'esclavage ou même à une forme adoucie du servage, la race supérieure a raison à la race inférieure certains privilèges de la vie civilisée.» (The review of the reviews, avril 1901).

«Dès les premiers jours j'étais un colonial fanatique. (Mémoires, Archives du CIO, 1936).

De quel regard ému ne suivez-vous pas les hommes audacieux qui parcourent le continent noir et répandent vaillamment leur sang pour planter une fois de plus nos trois couleurs sur une case indigène ?». (La jeunesse de la France, conférence 1890).

«La glorification du régime nazi, a été le choc émotionnel qui a permis le développement qu'ils ont connu.» (les jeux de 1936 organisés par le régime nazi)

«Il est indécent que les spectateurs soient exposés au risque de voir le corps d'une femme brisé devant leurs yeux. En plus, peu importe la force de la sportive, son organisme n'est pas fait pour supporter certains chocs.»


... mais à part ça Monsieûr le Marquis, tout va très bien, tout va très bien! Mais il faut, il faut que l'on vous dises...

Écrit par : Baptiste Kapp | 14/01/2013

Tout cela a l'air très con, en effet. Le problème, c'est que la doxa actuelle en a tout autant l'air...
Vous préférez la connerie de gauche ou la connerie de droite, mon cher ? Pour moi, ni l'une ni l'autre, merci.

Écrit par : Géo | 14/01/2013

pour Géo,

Depuis le temps que vous suivez mes élucubrations, vous devez avoir compris que je fustige la connerie sous toutes ses formes, qu'elle soit de gauche, de droite ou d'ailleurs. Et, malheureusement et actuellement, toute la politique, ou presque fait partie du genre!

Écrit par : Baptiste Kapp | 14/01/2013

Juste dans un autre blog, je viens d'écrire qu'il n'y a rien de plus malhonnête que de lire l'histoire d'il y a plusieurs centaines d'années avec les yeux d'aujourd'hui. Par exemple :«Dès les premiers jours j'étais un colonial fanatique"
signifie une chose pour vous ici maintenant, mais les hommes progressistes d'alors étaient tous des partisans de la colonisation, effrayés qu'ils étaient par les descriptions des sortes de sous-hommes que leurs explorateurs leur rapportaient. Cannibales coupeurs de tête, nus, ne connaissant même pas le textile, faisant porter leurs charges par leurs femelles, donc n'ayant pas découvert le travail des animaux ni pour le transport ni pour l'agriculture, sans écriture évidemment, vivant dans des abris précaires, couverts de maladies et de parasites...
La colonisation était un acte de civilisation et d'altruisme. Ah ouais, je sais que ce n'est pas cela qu'on apprend à l'école primaire de Ste-Croix, chez Michel Bühler, le troubadour des cimes jurassiennes...

Écrit par : Géo | 14/01/2013

Monsieur Géo,

... Vous avez oublié la chose la plus importante: l'évangélisation. Un truc formidable. Un truc qui n'a pas pris une ride. un truc qui peut être vu avec les yeux d'aujourd'hui avec ceux d'hier et même ceux de demain... C'est les représentants de Dieu ou d'Allah qui s'en occupent, c'est dire!

Et puis, concernant "fanatique": un fanatique d'hier, d'aujourd'hui ou de demain, ne faisait, ne fait, ne fera que des conneries.
je suis un fanatique inconditionnel de cette idée!

PS: Merci à vous d'avoir pris la relève lors de mon absence du week-end en expliquant certaines choses à Monsieur Anthony Marchand... de soupe.

Écrit par : Baptiste Kapp | 15/01/2013

Le fanatisme colonial de ce monsieur de Coubertin parait assez acratopège. A la même époque, des fanatiques, des vrais, les capitaines :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Mission_Voulet-Chanoine
ont complétement échappé au contrôle de la métropole et se sont lancé dans une sorte de guerre de conquête façon Gengis Khan.
Alors, les déclarations de de Coubertin, à côté...
Et bon, encore une fois, le débat sur le colonialisme était beaucoup plus complexe que l'image renvoyée par ce mot aujourd'hui. Jules Ferry, Léon Gambetta...
Bref : http://fr.wikipedia.org/wiki/Colonialisme

Écrit par : Géo | 15/01/2013

"l'évangélisation. Un truc formidable. Un truc qui n'a pas pris une ride."
Eh ben, vous n'avez pas mis les pieds chez les missionnaires depuis longtemps, vous...
Bon, c'est vrai, je reste croché sur les cathos sympathiques et bons vivants et j'oublie les petits excités évangéliques de combat américains.
Mais ne vous en faites pas pour les Africains sur ce chapitre : chrétiens pour l'éducation, musulmans pour le mariage et animistes pour les choses sérieuses, la vie, la mort...

Écrit par : Géo | 15/01/2013

Un fanatisme acratopège... je veux bien, mais...

... Vous allez fâcher Monsieur Pierre Jean Ruffieux en faisant jouxter ce substantif très typé et cet adjectif sans qualité particulière!

Écrit par : Baptiste Kapp | 15/01/2013

Ah ça, il me souvient de l'avoir averti au tout début de son blog que ce qualificatif n'était guère flatteur, inventé par les communicateurs d'Henniez pour ne pas dire simplement que c'était de l'eau de robinet et qu'elle n'avait pas droit à l'appellation "eau minérale" selon les normes de l'ordonnance fédérale en la matière.
Fanatisme acratopège : inoffensif.
Mais c'est toujours la même chanson. On ne va pas jeter Céline à la poubelle parce qu'à un moment donné, il a déliré grave sur les Juifs. Ou Le Corbusier, ou beaucoup d'autres gens.
Et d'un autre côté, le procès des staliniens n'a pas encore été fait, si vous voyez ce que je veux dire...
Et on continue d'écouter Jean Ferrat chanter Aragon la larme à l'oeil. Parce que les deux avaient un talent fou. Contrairement au barde de Ste Croix, mais ceci est une autre histoire.

Écrit par : Géo | 15/01/2013

C'est un régal ces commentaires.

Écrit par : Ambre | 15/01/2013

«chrétiens pour l'éducation, musulmans pour le mariage et animistes pour les choses sérieuses, la vie, la mort...»

Ah, ben, ya pas que les Africains... suivez mon regard...

chrétien: pour cause de mœurs rigides des musulmans... musulman: pour faire tendance... boudhiste: par sympathie pour le pote Tensing... orthodoxe: pour le folklore... juif: pour dégommer Dieudonné...

Écrit par : petard | 15/01/2013

suivez mon regard...
Et dans quel chapitre vous mettez la guerre de religion sur Depardieu ? (si j'ai bien suivi votre regard ?)

Écrit par : Géo | 15/01/2013

"Fanatisme acratopège":
Belle approximation d'oxymore qui ne ferait pas de mal à une mouche!

Écrit par : l'Acratopège | 16/01/2013

Pas de mal, pas de mal, c'est vite dit. Vous frisez l'acte contre-nature envers les dits diptères...

Écrit par : Géo | 16/01/2013

... "Eh ben, vous n'avez pas mis les pieds chez les missionnaires depuis longtemps, vous..."

C'est absolument vrai!... Je peux même dire que je n'ai même jamais été en position de prendre un seul pied avec les missionnaires.

Écrit par : Baptiste Kapp | 16/01/2013

Si on était jésuite : en avez-vous pris deux, mon fils ?

Écrit par : Géo | 16/01/2013

Si on était "La Religieuse" : (en) avez-vous (pris deux) prié Dieu, ma fille?:))

http://www.atmospheres53.org/film.php?f=1364

Écrit par : Ambre | 16/01/2013

Les commentaires sont fermés.