27/01/2013

La coquille est un bijou typographique

Issu du grec konkhulion,le mot a plusieurs acceptions en français, la plus enchevêtrée des langues, la plus ambiguë. Il y désigne d’abord l’enveloppe calcaire qui protège la chair goûteuse de l’huître, de la moule ou la palourde. Il caparaçonne pareillement un lamellibranche évoqué par Proust au chapitre de sa fameuse madeleine. Pour les zoologues du dictionnaire, c’est un pecten, mais à la Table d’Edgard, rue du Grand Chêne, on pimente sa chair lactescente à la truffe noire sous le nom de coquille Saint-Jacques – celle du pèlerinage de Compostelle. La convexité rainurée du dévot bivalve a inspiré des architectes, des métallurgistes, des chirurgiens. Voire des cousettes de brassières et soutien-gorge. Coquille a fait irruption aussi dans la taxinomie sportive depuis que les hockeyeurs se protègent le bas-ventre d’une braguette blindée conchoïdale, soit en forme de coquille…

C’est dans le jargon des typographes qu’il a imprimé, si j’ose dire, sa métaphore la plus frappante, la plus rocambolesque. Je parle des typos d’antan à ongles couleur d’encre, à blouse hydrocarbonée, à verbe châtié, tel Roger Chatelain. Ce Delémontain avait déjà consacré à sa noble profession - qui s’est périmée depuis l’avènement de la photocomposition - un guide qui conserve une élégante exhaustivité d’évangile. Après d’autres livres de pure érudition, il vient de signer un amour de vade-mecum bariolé d’images et d’anecdotes épatantes sur tout ce qui précéda ce qu’on appelle la «communication visuelle»*. On y parle de casse, de cassetin, de bas-de-casse, de deleatur. De bien d’autres mystères terminologiques, voués aux oubliettes. La coquille typographique y figure en belle place: c’est «le remplacement inopportun d’une lettre par une autre». Une faute de frappe qui a occasionné des bévues célèbres dans l’histoire: «Louis XV s’est pendu dans la forêt» – il fallait lire «perdu». Ou, dans une petite annonce de journal: «Belle femme à vendre», au lieu de belle ferme. Pudiquement, Roger Chatelain omet une origine plus grivoise: dans une gazette officielle, on priva malencontreusement le mot coquille de sa deuxième consonne, la lettre Q…

Roger Chatelain: Le texte & l’image, Ed. Ouverture.

 

25/01/2013

L'euphorie des premiers vols en ballon

Dès ce samedi 26 janvier, une semaine de féerie emplira le ciel de Château-d’Oex de bulles géantes, les unes plus impressionnantes que les autres. Pour la 35e fois, son Festival international de ballons accueille des aérostiers du monde entier qui y rivaliseront de modèles aux couleurs audacieuses, quelquefois de bon goût. Cette féria alpine s’achèvera le 3 février par des feux d’artifice et des applaudissements de spectateurs fidèles. Se souviennent-ils que le premier envol d’un ballon à air chaud, mis au point par les frères Joseph et Etienne de Montgolfier, fut réalisé il y a juste 230 ans? Le miracle technique se produisit le 5 juin 1783, à Annonay, en Ardèche. Intrigués par la dilatation de l’air sous l’effet de la chaleur, ces deux papetiers entichés de bricolage édifient ce jour-là un globe de toile doublée de papier, assemblé par 2000 boutons et une résille de ficelles. Leur première «montgolfière» a une capacité de 800 mètres cubes, pèse 245 kg pour un diamètre de 11,70 m. Devant un public de Vivarois incrédules, la sphère est enflée au fur et à mesure, par dessus un réchaud fixé à sa base, où brûlent de la paille humide et de la laine cardée. Puis elle s’élève à l’émerveillement de tous, jusqu’à deux kilomètres d’altitude, avant de voguer durant un petit quart d’heure dans le ciel ardéchois et se poser sans fracas dans une vigne escarpée.

La merveille volante d’Annonay n’a parcouru qu’une demi-lieue – deux kilomètres – mais son exploit est glorifié à travers toute la France, jusqu’à la Cour. Le jeune Louis XVI (dix ans avant son exécution, il n’a que 29 ans) est féru de toute technique nouvelle. Et c’est pour répondre à la curiosité royale que les frères Montgolfier fabriquent cette fois un ballon à air chaud plus grandiose, d’une forme insolite: une pyramide surmontant un cône tronqué, le tout enveloppé dans une toile bleu et or, fleuronnée du lis royal. Une espèce de «tente ottomane», haute comme un hôtel de six étages, que le souverain et Marie-Antoinette sont conviés à visiter le 19 septembre 1783, avant son envol depuis la place d’armes de Versailles. On leur présente le feu de paille, installé dans un gros fourneau, et dont l’air chaud propulsera la nouvelle montgolfière, ainsi que les premiers passagers de la panière qui lui est arrimée: un mouton, un coq et un canard… Un coup de vent secoue violemment la machine à son décollage, mais sans dommage: elle se redresse majestueusement et plane durant une dizaine de minutes jusqu’à Vaucresson, en limite de la forêt de Fausses-Reposes, à trois kilomètres du château. Atterrissage en douceur et enthousiasme de Louis XVI honorant les trois animaux de basse-cour comme des «pionniers» de l’aéronautique! C’est un engin, lui aussi construit par les Montgolfier - qui l’équipent cette fois d’une nacelle plus solide et confortable – qui, le 21 novembre de la même année, fera voguer dans le ciel de Paris les premiers aéronautes humains: le chimiste Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes, un spécialiste des parachutes. Partis des jardins de la Muette, dans l’actuel XVIe arrondissement pour reprendre pied dans le XIIIe, à la Butte-aux-Cailles, l’euphorie aérienne de ces deux flamboyants risque-tout durera une vingtaine de minutes. Dix jours plus tard, l’expérience est recommencée par le physicien Jacques Alexandre (1746-1823) qui inaugure l’usage de l’hydrogène pour gonfler les ballons. Le sien, au panier d’osier équipé aussi d’un baromètre et d’instruments météorologiques, l’emporte le 1er décembre du jardin des Tuileries jusqu’à la plaine de Nesles – la-Vallée. Durant deux heures, son appareil aura vogué jusqu’à 3 kilomètres d’altitude par dessus une foule de quelque 400 000 Parisiens en délire.

Ces conquérants français du ciel sont admirés dans l’Europe entière et y feront rapidement des émules, jusqu’en Suisse… Car en cette même année 1783, des expériences aérostatiques de moindre envergure, non habitués, sont tentées à Lausanne. La moins catastrophique s’envolera du tertre de Montbenon, à Lausanne, pour échouer sans dommage près de Morrens.

 

Un premier best-seller

 

 

Quatre-vingts ans après les premières montgolfières versaillaises paraît, le 31 janvier 1863, un livre de fiction qui leur donne un tour romanesque. Cinq semaines en ballon est le premier roman à grand succès de Jules Verne, chez son éditeur définitif Hetzel, lui aussi prénommé Jules. Auquel il restera fidèle près d’un demi-siècle, et qui publiera plusieurs dizaines d’œuvres de l’apôtre de la SF en conférant un aspect atypique à leur cartonnage. Précédant De la Terre à la Lune (1865), Vingt-mille lieues sous les mers (1870), ou Le Superbe Orénoque (1898), cette épopée volante – mais à mi-ciel, soit presque à ras les palmiers et baobabs - est une exploration sensorielle du continent africain, alors méconnu par les Européens. Dans une nacelle suspendue à un ballon à gaz, voyagent des héros pittoresques, verniens à souhait: le très british savant Fergusson, son domestique Joe, et un compagnon malabar nommé Dick Kennedy. La narration est endiablée. La verve du conteur est déjà étayée par des précisions techniques et des observations géographiques visionnaires.

 

 

 

 

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21/01/2013

Les légumes frais de Maître Tanguy

 

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Depuis un an, les Lausannois du quartier sous-Gare sont gratifiés d’un traiteur qui cuit et assaisonne les légumes avec simplicité et un savoir-faire original. En reprenant le 7 janvier 2012, à l’angle des avenues d’Ouchy et de l’Eglise-Anglaise, un commerce spécialisé en gastronomie italienne, Tanguy Papin l’a ornementé de couleurs vives et d’un mobilier de gargote. On y débite encore de la charcuterie et des fromages de la Péninsule, mais ce maître-coq trentenaire (qui fut chef de cuisine au Bristol de Loèche-les-Bains déjà à 24 ans), a mis le cap vers une façon de manger différente, peu coûteuse: le plat du jour, qu’on peut aussi déguster sur place, est à 14.50 francs. Elle est moins polluante: poissons, viandes et garnitures sont servis au poids, dans des contenants recyclables. Sinon dans des boîtes en inox en usage en Inde sous le nom de bento, ou celui de Tiff-in – la nouvelle raison sociale de l’établissement. Ennemi des emballages en plastique, Tanguy Papin exhorte les clients à apporter leur propre récipient. Ils sont nombreux à jouer le jeu; à savourer aussi son gâteau aux carottes et sa pâtisserie sans gluten. Grand, bien découplé, le visage épanoui, ce petit-fils d’agriculteurs normands, né en Seine-Maritime, a du bel entregent et une science légumière qui lui vient de sa grand-mère Mireille. «Dans la plupart des restaurants, dit-il, on ne sert que trois ou quatre mêmes légumes, généralement cuits à l’eau. Ici on en prépare une quinzaine chaque jour, toujours de première fraîcheur». Parmi ses réinventions potagères: le chou-fleur, qu’il l’étuve au safran. Il braise le fenouil à l’orange, le poireau au gingembre. Ses petits pois sont à la menthe sauvage et il fait caraméliser des topinambours à partir d’une lichette de beurre. «Un légume frais doit être simple, bon et de belle couleur.» Mais à la demande, il peut itou vous mitonner un coq au vin, une choucroute de la mer, un gratin dauphinois à l’ancienne. Des recettes de la gastronomie classique que lui ont enseignées les plus grandes toques de la Côte d’Azur.

 

 

Tiff-in, ave. D’Ouchy 29.  www.tiff-in.ch

 

 Tel: 021 616 02 32