18/02/2013

Du souper vaudois au marc de café

 

Après un reste (un recrotson) du potage de midi au cerfeuil, on entamait une tomme replète de la Vallée avec un pain mi-blanc «à la croix». Sinon des patates en robe des champs sur lesquelles avait fondu du lard fumé appelé «speck». Suivaient une compote de saison, des gâteaux aux pommes, à la rhubarbe, ou (miam et remiam!) à la poire sur une pâte fourrée de noisettes pilées. Ce souper frugal à la vaudoise s’arrosait rarement d’alcool: on y buvait du café. Pas du 18 carats millésimé arabica ou Blue mountain de Jamaïque. Du caoua quoi, et au lait bien chaud, versé dans des bols en grès. On y trempait un crotchon de pain, puis des franges de la tarte au vin de Mlle Prenleloup, la voisine. S’ensuivait un chœur de lèchements de doigts et de déglutitions malapprises - un vrai bonheur rustique!

Depuis, les Vaudois se sont civilisés, ne déglutissent plus bruyamment et se sont avantageusement italianisés au plan de la gastronomie. Surtout dans l’appréciation du café: avec la sophistication de plus en plus performante des percolateurs, nos bistrotiers ultramontains nous ont appris l’alchimie du dosage. A distinguer de l’expresso, le ristretto qui est plus tassé, et dont le diminutif ristrette usité en Romandie rend perplexes nos hôtes Parisiens – il correspond à ce qu’ils appellent un express court ou serré. Dans le sillage des kebabs et des narguilés, on signale un retour en grâce du café turc, ou grec, cuit dans un petit godet en fer-blanc sans avoir été filtré, et qui laisse au fond des blanches porcelaines un résidu sableux couleur brou de noix. D’aspect rebutant, ce marc a dit-on mille vertus: il récure les éviers, rajoute des sels minéraux dans les composts, chasse la vermine… Auparavant (pour autant qu’on l’ait retournée quelques instants), il aura dessiné sur les parois de votre tasse un «paysage divinatoire». Des dégoulinades invocatoires et magiques. Une voyante gitane, rescapée par exemple des camps de Payerne ou Rennaz, voilée d’une mantille versicolore, y décryptera votre avenir: si elle avise une tête de vache, vous serez riche. Si c’est un rat d’égout, vous serez pauvre. Si c’est une tiare papale, vous aurez quelque succès prochainement dans la chapelle Sixtine, à Rome.

 

Commentaires

Délicieux, ce lundi matin! Merci! Au Jura, je crois que le "recrotzon" était le "r'vira". Le café à la ferme, très souvent le soir, versé dans un verre alongé nous endormait. Mais oui. Quant au mars de café "divinatoire", voilà que, en Irlande c'est remplacé par les feuilles de thé au fond de la tasse en porcelaine, et on passait des quart d'heure à lire le future et à se l'appliquer. Dommage que ces petits moments de bonheur n'existent presque plus!
claire-marie

Écrit par : cmj | 18/02/2013

... Ce n'est pas pour rien que, souvent le soir, on disait faire "Café complet".
Et plus les enfants étaient jeunes plus le café au lait était clair.

Écrit par : Baptiste Kapp | 18/02/2013

"D’aspect rebutant, ce marc a dit-on mille vertus: il récure les éviers,"

Mmm!
Et un p'tit marc de Bourgogne pour récurer le gosier par ces temps de froidure, ça réchaufferait (=_°)?

(Je rigole)...

Écrit par : Ambre | 21/02/2013

Bonjour, Merci pour l'article. C'est très intéressant.

Écrit par : Generyczny | 23/02/2013

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