24/02/2013

Destin tragique du serpent domestique

Le 10 février, les catholiques ont prié sainte Scholastique, une moniale méconnue dont l’âme s’envola en 543 sous la forme d’une colombe. Elle fut la sœur de saint Benoît. Le même jour, place Tien-An-men à Pékin, les Chinois ont plus fastueusement fêté leur nouvelle année du Serpent, qui succède à celle du Dragon. Deux bestioles qui ne sont plus en odeur de sainteté de par chez nous. La seconde, parce qu’elle ne nous évoque plus une flamboyante chimère celtique mais une massive épouse acariâtre. Le serpent, parce qu’il rampe sous les buis pour avaler des œufs de quelque fermier d’Arrissoules, voire la plus pondeuse des oies d’Eglantine Chaudet, volaillère à Rivaz. Depuis toujours, il inspire épouvante et révulsion. Plus souvent à la femme - qui n’a pas oublié l’épisode du jardin d’Eden, ni la pomme, ni un certain contrat luciférien dont elle voudrait s’extirper. A Alexandre Vialatte, il donnait des frissons de dégoût: «C’est désossé et c’est musclé. Et le comble de l’horreur, c’est que c’est gras! Il en est même qui en mangent!» Au sud de la Chine notamment, où ce symbole zodiacal, associé à la sagesse et à la connaissance de soi, se débite en blanquette dans une soupière où mijotent des champignons, du sésame et de l’écorce d’orange. Ceux qui y ont goûté s’en vantent comme d’un acte courageux plus que d’un grand moment culinaire: «On dirait du jarret de veau, avec un arrière-goût de poisson.» Loin de le mettre à la casserole, d’autres amateurs du damné reptile sont fascinés par la marqueterie de ses squames, par la ligne de ses courbes «qui se rapproche de l’épure». Ils l’adoptent, le cajolent comme un chat de boudoir. Un collier de diamants vivant. La brave couleuvre vaudoise (pourtant dite «à collier») les indiffère: trop locale. Ils ne jurent que par le cobra cracheur rouge, le mamba noir, le vert de Guinée! Plus c’est exotique et gorgé de venin, plus c’est sensuel à caresser - telle une arme à feu. Or souvent on ignore la fragilité psychologique de cette créature claustrophobe. Elle a le mal du pays et de la vastitude des savanes. Pour les rejoindre, elle croit vous échapper via une cuvette de WC. Mais ce n’est que pour ne rejaillir que chez le voisin du dessous…

 

 

 

 

 

18/02/2013

Du souper vaudois au marc de café

 

Après un reste (un recrotson) du potage de midi au cerfeuil, on entamait une tomme replète de la Vallée avec un pain mi-blanc «à la croix». Sinon des patates en robe des champs sur lesquelles avait fondu du lard fumé appelé «speck». Suivaient une compote de saison, des gâteaux aux pommes, à la rhubarbe, ou (miam et remiam!) à la poire sur une pâte fourrée de noisettes pilées. Ce souper frugal à la vaudoise s’arrosait rarement d’alcool: on y buvait du café. Pas du 18 carats millésimé arabica ou Blue mountain de Jamaïque. Du caoua quoi, et au lait bien chaud, versé dans des bols en grès. On y trempait un crotchon de pain, puis des franges de la tarte au vin de Mlle Prenleloup, la voisine. S’ensuivait un chœur de lèchements de doigts et de déglutitions malapprises - un vrai bonheur rustique!

Depuis, les Vaudois se sont civilisés, ne déglutissent plus bruyamment et se sont avantageusement italianisés au plan de la gastronomie. Surtout dans l’appréciation du café: avec la sophistication de plus en plus performante des percolateurs, nos bistrotiers ultramontains nous ont appris l’alchimie du dosage. A distinguer de l’expresso, le ristretto qui est plus tassé, et dont le diminutif ristrette usité en Romandie rend perplexes nos hôtes Parisiens – il correspond à ce qu’ils appellent un express court ou serré. Dans le sillage des kebabs et des narguilés, on signale un retour en grâce du café turc, ou grec, cuit dans un petit godet en fer-blanc sans avoir été filtré, et qui laisse au fond des blanches porcelaines un résidu sableux couleur brou de noix. D’aspect rebutant, ce marc a dit-on mille vertus: il récure les éviers, rajoute des sels minéraux dans les composts, chasse la vermine… Auparavant (pour autant qu’on l’ait retournée quelques instants), il aura dessiné sur les parois de votre tasse un «paysage divinatoire». Des dégoulinades invocatoires et magiques. Une voyante gitane, rescapée par exemple des camps de Payerne ou Rennaz, voilée d’une mantille versicolore, y décryptera votre avenir: si elle avise une tête de vache, vous serez riche. Si c’est un rat d’égout, vous serez pauvre. Si c’est une tiare papale, vous aurez quelque succès prochainement dans la chapelle Sixtine, à Rome.

 

10/02/2013

Poubelles sous la loupe: science et vandalisme

Connaissez-vous la garbologie? Rien à voir avec le culte de Greta Garbo «la Divine», une des plus belles femmes du 7e art. Il s’agit d’une science étasunienne peu ragoûtante, dont le préfixe est issu de l’anglais garbage, «poubelle», et qui inventorie le contenu des ordures ménagères. Conçue en 1973 par des sociologues de l’Université de l’Arizona, sa devise retourne comme une chaussette trouée l’élégante maxime du gastronome Brillat-Savarin: «Dis-moi ce que tu jettes (au lieu de «ce que tu manges») et je te dirai qui tu es». La gageure était adressée à des citoyens-cobayes qui déballaient leurs détritus domestiques, pour autant qu’on restpectât leur incognito. Elle fut reprise par des facultés du Québec et de France dès 1985, sous le nom de rudologie, soit l’étude des déchets, de leur gestion, de leur élimination. Dessein noblement écologique. Aujourd’hui, à Lausanne, celui des services de voirie l’est autant, depuis un mois qu’on y éventre des sacs noirs prohibés qui encombrent les trottoirs. Mais là plus question d’anonymat. Nos braves éboueurs sont astreints à une tâche (peu odoriférante) de détective: identifier le gougnafier qui persiste à souiller l’environnement sans débourser son écot. Ils auraient de quoi dresser de singuliers «profils psychologiques».

Cette actualité vaudoise nous ramène à la garbologie américaine, dans le New York des années 80. Y sévissait un «philosophe» crasseusement ébouriffé proclamant que son admiration pour Bob Dylan l’autorisait à fouiner dans les poubelles de son idole. Cet A-J. Weberman partait du principe que les misères qu’elles contenaient (rogatons de nourriture, tubes épuisés de dentifrice; courrier fiscal ou amoureux…) étaient révélatrices de l’âme de leur propriétaire, donc méritaient d’être publiées en images… L’auteur de Blowin’in the Wind se fâcha beaucoup, mais notre poubellomane persévéra en divulguant celles du banquier David Rockefeller, de l’écrivain Norman Mailer, de Jackie Onassis, la veuve de John Kennedy. Ce vandalisme fit alors fureur dans les médias américains, au dam de ses victimes qui tentèrent de blinder leurs bennes. En vain.  Avis aux Vaudois, qu’on dit si pudiques: renoncez définitivement au sac noir!