10/03/2013

Le Nôtre, un génie de la symétrie

 

Il est baptisé le jour même de sa naissance, le 12 mars 1613, en l’église Saint-Roch, à 300 toises des Tuileries où son père est jardinier officiel de Louis XIII. André Le Nôtre a aussi un grand-père maraîcher qui entretient les semences du Luxembourg, le palais de Marie de Médicis, la mère du jeune roi. D’ailleurs toute la famille du nouveau-né a les ongles maculés par le jardinage. Dix-sept ans plus tard, la déconvenue est générale, car ce fils unique veut devenir peintre et architecte… Heureusement, la foucade est passagère: l’enfant prodigue recouvre bien vite le goût de la terre et du sarclage, «s’avisant tout à coup que l’on peut peindre avec des fleurs et bâtir avec des arbres, il abandonne ses brosses et ses compas, rentre au bercail et reprend la bêche, à la grande joie de tous les siens», écrira plus tard son historiographe homonyme G. Lenôtre.

Mais ce caprice d’adolescent n’aura pas été inutile: le jeune André s’y est fertilement initié aux lois de la perspective et de la construction, des atouts maîtres qui lui permettront d’ériger la profession humble et bouseuse de ses aïeux en art suprême, en devenant le jardinier attitré de Louis XIV. Avant cette consécration, il crée à 29 ans l’écrin de verdure du château de Vaux-le-Vicomte, pour le surintendant Fouquet. Les romans de Dumas y ont immortalisé l’ombrage du Roi-Soleil lors d’une fête pourtant donnée en son honneur. Cette jalousie du monarque, juvénile mais déjà arrogant, aurait été à l’origine de son dessein versaillais. Dès 1661, il veut décupler le pavillon de chasse que son père Louis XIII avait implanté dans une forêt giboyeuse mais marécageuse, et l’entourer de parcs à perte de vue, où toute végétation serait majestueusement domestiquée, embellie par de nouvelles espèces forestières. Et c’est à Le Nôtre qu’il confie cette besogne utopique, d’ampleur pharaonique, qui durera 40 ans. Pour le bâti et les aménagements intérieurs, il mandate les architectes Le Vau, puis Jules Hardouin-Mansart, et le peintre historiographe Charles Le Brun. Mais Louis XIV n’en a que pour ses plates-bandes, massifs et allées auxquels il consacrera sa plume royale en un petit itinéraire célèbre, que la fondation suisse Philanthropia, sponsorisée par la banque genevoise Lombard Odier, vient de rééditer à tirage limité à l’intention de quelques-uns de ses clients donateurs. Ceux qui participent avec elle à la restauration d’une pièce maîtresse du site: le bassin de Latone - lire encadré.

C’est le premier monument qu’il recommande d’admirer dans sa Manière de montrer les jardins de Versailles. A partir de cette «mère des fontaines», son parcours nous sensibilise, pas à pas, au génie paysager de Le Nôtre, lumineux de proportion et de symétrie; incluant des effets d’optique (anamorphoses) qui prolongent des canaux jusqu’à l’horizon. Une splendeur axiale agrémentée de bosquets, de terrasses polygonales, de pièces d’eau jaillissantes.

Ces jardins «à la française» qu’on lui attribue – inspirés pourtant de principes horticoles de la Renaissance – seront imités partout en Europe. Le bon Le Nôtre y récoltera de la fortune et des lettres d’anoblissement, qu’il n’avait pas réclamées (il fit émailler sur son blason trois modestes limaçons…) Ils ont aussi fleuri en terre vaudoise, notamment au château de Vincy, près de Rolle. A celui de L’Isle, dont le parc bordant la Venoge s’aligne de marronniers. Ou à Gland, dans la cour symétriquement arborisée d’un certain Michael Schumacher, qui fut champion mondial de Formule1.

 

 

 

 

Latone sauvée par Philanthropia

.

 

 

Dans la mythologie grecque, Latone est la mère des dieux jumeaux Apollon et Artémis, qu’elle a conçus de Zeus. Sur les instances de Le Nôtre, Mansart lui édifia au XVIIe siècle une statuaire pyramidale au cœur d’un vaste bassin, situé à équidistance des allées orthogonales du parc de Versailles. Elle y constitue une pièce maîtresse, parce que sa majesté à rondes mamelles et la tribu sculptée de lézards et tortues qui l’entourent, surmontent un système hydraulique ingénieux en fonte qui alimente 55 autres fontaines et 600 jeux d’eau château. Trois siècles après sa création, le monument a subi l’outrage du temps, des vents, et de déprédations de vandales qu’il fallait bien réparer. C’est donc la Fondation Philanthropia, sponsorisée par la banque genevoise Lombard Odier, qui en financera la délicate opération, à hauteur de quelque 8 millions d’euros. Commencée en novembre dernier, elle durera une quinzaine de mois pour renforcer l’étanchéité du bassin et la stabilité de sa structure, assainir le circuit ancien de sa canalisation hydraulique longue de 35 km, puis réharmoniser des parterres alentour couvrant une surface de 1,35 hectare. Les travaux devront être achevés avant demain, le mardi 12 mars: la date officielle du quadruple centenaire d’André Le Nôtre.

16:31 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.