23/03/2013

Moustaches turques et arrête-moques

 

Voilà des lustres que cet appendice pilaire était tombé en désuétude, supplanté par la vogue du métrosexuel glabrissime, puis par des mentons et joues en jachère façon Gainsbourg. Or une information sensationnelle nous arrive d’Istanbul: les attraits touristiques de la Turquie moderne d’Atatürk (créée il y a juste 90 ans par un traité signé à Lausanne) ne se résument plus à des souks dédaléens aux senteurs entêtantes, ou à des sites archéologiques jonchés de gravats qu’il ne faut surtout pas ramasser. Depuis 2010, un tourisme de la moustache masculine (pas de l’autre…) fait prospérer des chirurgiens turcs qui étaient jusque-là spécialisés dans la transplantation de cheveux. Chaque semaine, ils accueillent une soixantaine d’Occidentaux qui se font greffer sous le nez une brosse drue, ou des crocs de part en part de la bouche, des bacchantes en volutes ioniques, en guidons de vélo, que sais-je, en vibrisses de chat! Une virilité faciale «à l’ottomane» serait donc du dernier cri.

Les Vaudois, eux, affectent la moustache d’un synonyme argotique d’assonance crasseuse: l’arrête-moque. La première qu’on a portée, c’était à la cure d’air des Monts-de-Pully. Blanche était celle des fillettes, qui buvaient du lait presque à même le pis des vaches, brune celle des garçons, qui s’embardouflaient le museau d’un mauvais chocolat mars. Nous étions fiers d’être moustachues et moustachus, tel l’oncle Nestor récitant Le loup et l’agneau. Ou ce général Guisan qui, de son cadre imposant du Buffet de Lausanne, nous regardait manger la poule au riz. Suivirent des postiches de Carnaval, en coton cardé et à élastique, puis des ailes de mouette en taffetas adhésif pour camper le major Davel dans la grande salle des villages. Le rôle était invariablement dévolu à un effronté post-pubère qui, plus tard, s’enflammerait pour une vocation de comédien, en même temps qu’il sentira pousser des poils naturels au-dessus de sa lèvre supérieure. Devenant gourmand du beau langage, il ne rêvera plus que d’incarner un jour le Cyrano d’Edmond Rostand, afin de décocher la succulente et fameuse tirade: "Tous les mots sont fins quand la moustache est fine".

 

19/03/2013

Jean-Michel Olivier, écrivain

 

A l’orée de la soixantaine, ce prolifique romancier genevois a reçu la consécration parisienne du Prix Interallié pour L’amour nègre en 2010. Un vif succès de librairie, qui sera traduit en allemand, en anglais, en espagnol, etc. Catalogué au Livre de Poche, ce 12e roman de Jean-Michel Olivier conte les tribulations mirobolantes et sordides d’Adam, un Africain adopté par des stars hollywoodiennes. Lui répond maintenant, en volet de diptyque, la geste plus trash de Ming, sa sœur adoptive, une native de Shanghai qu’il avait séduite jusqu’à l’engrosser… De comparse, elle devient la figure centrale d’Après l’orgie, un texte cette fois cousu et surfilé en dialogues parodiant la psychanalyse lacanienne. Ming s’y épanche face à un thérapeute suisse, qui ne jure que par le patriarche Freud et voudrait endiguer la logorrhée de sa jeune patiente au visage énigmatique (suite à un accident, elle a été entièrement recréée par un esthéticien assisté d’un ordi!) Pourtant, in fine, c’est le psy qui sera le plus rétamé. Jean-Michel Olivier s’est beaucoup nourri du Satyricon, non le film de Fellini qu’il «adore», mais le chef-d’œuvre de Pétrone : «La partie intitulée L'Orgie, dans Après l'Orgie, en est directement inspirée. Avec surprises et miracles au programme. Je voulais faire, modestement, une sorte de Satyricon de la société de spectacle d'aujourd'hui, à l'époque de la fin de Papi Berlusconi. Ming l'étrangle dans mon livre. Mais, comme le serpent de la Bible, il ressuscite toujours…»

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Vaudois de cœur

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Après le roman d’Adam, le Black surmondialisé, et celui de Ming, l’Asiate hyperpipolisée, l’auteur en concocte-il un troisième de la même farine? «Non, sourit Jean-Michel Olivier, j’écrirai autrement.» De ces décryptages paroxystiques du monde actuel, et de ses enfers cachés, il sort lui aussi épuisé, et passablement enfumé. Il s’en aère en allant flâner sur les quais de Nyon, sa ville natale. «J’y ai vécu jusqu’à mes six ans, des souvenirs marquants. Mon oncle pêchait avec les pirates du quartier de Rive. Ma grand-mère paternelle fut la première à me donner des goûts littéraires. Avec surtout des romans et nouvelles de notre ancêtre direct: Urbain Olivier (1810-1888), le frère d’un Juste Olivier dont le nom est resté plus célèbre. Tous deux étaient des enfants de la commune d’Eysins, dont je suis originaire. Le Genevois que je suis devenu a conservé un cœur de Vaudois.»

 

Rousseau, Staro & les autres

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Son existence genevoise s’ébauche en 1958 dans le quartier de Saint-Jean, une falaise de la rive droite du Rhône. L’âme de Rousseau y est immanente, mais notre petit Nyonnais fréquente plus volontiers le stade proche des Charmilles que ses écoles. Le football est un exutoire à sa turbulence de mauvais élève. Son père électricien et sa maman institutrice reçoivent des lettres comminatoires de l’administration scolaire. «Oui, le foot fut une passion envahissante. Une vocation qui me hissa même au plus haut niveau dans les Juniors du Servette.» A 15 ans, Jean-Michel Olivier se rassérène, troque ses ferveurs sportives contre une initiation intime au jazz, et au piano - auquel il vouera pour toujours ses mains, qui sont fines et gracieuses. Elles lui font écrire des poèmes. «Des chansons aussi, que je chantais en fréquentant le groupe lausannois Evasion (1967-1982). J’étais trop timide pour me produire sur scène.» Enfin converti aux riches heures de la lecture et à l’étude, le cancre repenti rafle une matu classique au Collège Rousseau, puis a la chance d’entrer à la Faculté des lettres de Genève en un âge d’or qui, depuis les années septante, ne s’est point renouvelé. Ses maîtres ont pour noms Jean Starobinski, Jean Rousset, Michel Butor… Son prof de français médiéval est Roger Dragonetti qui s’exprimera en sa faveur, et en intrus flamboyant, à la soutenance de son mémoire sur Lautréamont, le texte du vampire. Cette étude, couronnée par le Prix Hentsch en 1978, sera son premier livre paru à l’Age d’Homme. Une maison d’édition à laquelle Jean-Michel Olivier reste fidèle. Il l’est aussi au Collège de Saussure, du Petit-Lancy, comme prof de français et d’anglais. Parallèlement, et «en amateur» il signe JMO des articles culturels qui paraissent dans la Tribune de Genève, dans Scènes Magazine (un mensuel qu’il codirige depuis 1978), sinon dans un blog à 10 000 visiteurs, voire sur Facebook. Des réseaux pulsométriques où le poète entend battre le cœur des hommes.

 

 

 

Ed. de Fallois/L’Age d’Homme

Vvv.jmolivier.ch

 

 

Carte d’identité

 

Né à Nyon le 18 septembre 1952

 

Cinq dates importantes

 

1978 Son mémoire de français sur Lautréamont reçoit le Prix Hentsch. Il fera l’objet de son premier livre édité en 1981.

1990 Naissance de sa fille Sarah.

2003 Celle de sa cadette Norah.

2010 Le Prix Interallié pour L’amour nègre.

2012 Parution d’Après l’orgie.

 

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17/03/2013

Peindre une fenêtre pour s’envoler

Il y a longtemps, les sœurs Perruchon ne vendaient que huit lacets par an, quelquefois une fermeture éclair pour agrémenter leur potage quotidien d’une couenne de caïon. Mais leur mercerie de Confonnens-sur-Moudon, héritée d’aïeux, était pour elles un observatoire assez excitant pour tromper leur faim. Postées derrière une vitre voilée de gaze aussi grise que leurs tresses en macaron, les trois septuagénaires tricotaient très méchamment. Avec la cruauté des Parques de l’Antiquité qui allongeaient à leur gré les destinées, ou les tranchaient d’un coup de dent (en l’occurrence de dentier), elles faisaient cliqueter leurs aiguilles sans rien perdre du remue-ménage de leurs voisines, dont elles débinaient le passé et le présent. Puis décidaient de l’avenir, comme on lit dans la boule de cristal. C’est dire le pouvoir ensorcelant des fenêtres, même dans un bled de la Broye.

En ville, il arrivait à celles-ci d’être plus majestueuses, encadrées de velours vert retenu par des embrasses en torsade. A l’instar des croisées patriciennes inchangées des appartements de la famille Bugnion, dont le reste de l’élégant bâtiment de l’Hermitage, en aval de Sauvabelin, abrite une institution muséale d’envergure européenne. De l’une d’elles, Jean-Baptiste Camille Corot (un «miracle du cœur et de l’esprit», Baudelaire dixit) contempla pour la première fois le diorama fantasmagorique, mais bien réel, de notre Léman, qu’il devait peindre en 1825.

Depuis janvier, d’autres fenêtres virtuelles et à portées multiples, elles aussi devenues picturales, sont bouleversantes de vérité dans les salles d’exposition du musée. «De la Renaissance à nos jours»: un itinéraire thématique nous éclaire sur leur suggestivité symbolique (transparence, reflets, osmoses entre le dehors et le dedans) dans l’imaginaire d’un Dürer, d’un Constable, d’un Vallotton. Leurs chambranles rectilignes, leurs carreaux carrés n’auraient pas été sans influencer le cubisme de Picasso, ou les compositions orthogonales de Mondrian.

Il advient itou à quelque prisonnier de Bochuz d’en esquisser une sur un mur de sa cellule. Rêver d’être un oiseau n’est pas un délit.

 

Musée de l’Hermitage, Lausanne, du 25 janvier au 20 mai 2013.

 

www. fondation-hermitage.ch