02/04/2013

La verve jubilatoire de Pierre Girard

 

Les engouements tardifs sont les plus poignants, surtout pour les œuvres posthumes d’un écrivain qui aurait tant aimé en être témoin de son vivant. Quand, en 1956, on annonça la mort à 64 ans de Pierre Girard, ce fut surtout pour rappeler qu’il fut un des rares Genevois ayant collaboré à la très vaudoise Fête des vignerons de Vevey – il avait signé le livret de celle de 1927. Peu après, un bouquin modeste rassembla une centaine de ses Menus propos, des chroniques au charme drolatique parues dans divers journaux. Pourtant cet ami du délicieux Valéry Larbaud (lui-même ami du grand Joyce!) était l’auteur d’une vingtaine de nouvelles et romans à trame déconcertante, et au style moiré, incrusté de métaphores excentriques. La solitude y a «des odeurs de vents tristes». Le soleil matinal s’infiltre dans une chambre «comme un Malais nu»! Un de ses très romantiques héros aime les wagons-restaurants pour y voir «son huilier filer à 100 km à l’heure.» Un autre trouve une certaine grâce même aux grands magasins de la modernité tapageuse: «Les mannequins font des gestes d’une autre planète…»

Publiées par des maisons d’édition éparses, de Genève, Lausanne, Fribourg ou Paris, ces soieries narratives séduisirent de rares contemporains avant de tomber dans la naphtaline de l’oubli. Il a fallu attendre la clairvoyance d’un éditeur forcené et incandescent de la trempe de Vladimir Dimitrijevic, celui de l’Age d’Homme, pour que les écrits de Girard respirent à nouveau et nous émerveillent, dès les années 80, dans la collection Poche suisse. Les passions littéraires du Dimitri étaient contagieuses. Quelques semaines avant sa mort, en juin 2011, il avait transmis celle-là à un autre auteur maison: l’Yverdonnois de Chexbres Richard Aeschlimann, dont la plume aérienne de diariste nous offre de beaux carnets sensuels, mais qui maîtrise aussi le pinceau des peintres, le crayon des dessinateurs. Avec une même sensorialité pimentée d’humour sobre, il vient d’illustrer, en marqueteries noires et blanches, sept nouvelles de Pierre Girard, l’Oiseleur du bout du lac. Leur relecture fut un réenchantement.

La grotte de Vénus, et autres nouvelles. Préface et illustrations par Richard Aeschlimann. L’Age d’homme, 192 pp

 

 

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