21/04/2013

Henri Roorda, un dépressif espiègle

 Ne me reprochez pas de consacrer en mon blog un énième billet à cet auteur lausannois de la Belle-Epoque, aux origines néerlandaises et qu’un flegme, élégant et coruscant, apparentait beaucoup aux Britanniques qui alors séjournaient souvent au bord du Léman. J’ai toujours pensé (après bien d’autres) qu’il était un des écrivains les plus atypiques, drôles et bouleversants de notre contrée.

Or on ne cesse de redécouvrir son esprit piquant, ses tours de phrase qui se font la nique, sa belle humeur -qui n’en fut pas vraiment une – son pessimisme joyeux, et c’est tant mieux!

La première fois que le XXIe siècle a rendu hommage à Henri Roorda (1870-1925), c’était il y a 5 ans. A l’instigation de Michel Froidevaux, le Musée historique de Lausanne organisa des expos, des colloques, des itinéraires biographiques, dans la ville où ce devancier de Vialatte avait enseigné les maths et séduit, par sa causticité endiablée, Edmond Gilliard, et même un Ramuz, qui riait peu. La deuxième, ce fut en 2012, entre Chauderon et Bel-Air, où le même Froidevaux, en sa librairie-galerie Humus présenta une réédition à Marseille de fantaisies théâtrales méconnues de l’humoriste, dont l’Age d’Homme publiait surtout de la prose, dont un court récit ultime intitulé Mon suicide, et une grande constellation de chroniques.

Récemment, plus de 400 de celles-ci ont été retrouvées, que Roorda avait signées dans la presse de l’Arc lémanique entre 1917 et la veille de son suicide. L’homme de théâtre nancéen Gilles Losseroy (avec l’appoint de Doris Jakubec et le Centre de recherches sur les lettres romandes) en a rassemblé une bonne moitié pour l’éditeur parisien Allia.

Les saisons indisciplinées, qu’il préface avec des informations inédites et très intéressantes, sur l’auteur, forment un pavé, ou plutôt un millefeuille dodu et appétissant, de 450 pages, qui ravira tous les amoureux de sucreries acidulées et d’espiègleries d’adulte.

Car pour avoir été un prof pétri d’idées futuristes, qui enthousiasma plusieurs générations d’écoliers par ses saillies, Henri Roorda avait conservé un cœur de garnement.

 

Il s’insurgea courageusement contre certains pédagogues:

 

Le soin avec lequel, pendant 30 ans et plus, ils ont compté les fautes de leurs élèves, est inimaginable. Il est plus facile de compter les fautes que les progrès.

 

Dans le nouveau recueil de ses billets hebdomadaires de La Gazette de Lausanne ou de La Tribune de Genève, il s’adresse aux grandes personnes en les amusant de leurs propres travers; comme des siens. Il s’ébaubit des études scientifiques sur la longueur de la queue du chat, défend la cuisine traditionnelle:

 

Les ennemis de la fondue ont-ils déjà entendu le rugissement du tigre à qui on veut enlever son cuissot d’éléphant?

 

Un an avant sa mort, il la préfigure discrètement en plaidant la cause de l’euthanasie:

 

Les malheureux n’ont pas demandé à venir dans le monde de la lumière. Qu’ils aient au moins le droit de s’en aller.

 

Pour la bonne bouche, voici une de ses envolées les plus folâtres, les plus gamines, car Roorda y joue avec les mots et leur polysémie. Elle a la saveur désuète d’un bonbon à la violette:

 

Hier soir, la douce Henriette avait la chair de poule; Lucien avait la puce à l'oreille et j'avais moi-même des fourmis dans les jambes. Et pourtant, nous comparions notre sort, relativement enviable, à celui de ce pauvre Victor, qui a une araignée au plafond.

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