28/07/2013

Les saintes ratures de Jacques Roman

Depuis qu’on écrit des lettres ou des poèmes d’amour sur ordinateur, on ne se sert plus d’une gomme pour effacer nos erreurs et redondances. Je pense à celle en caoutchouc rose Bazooka de nos dix ans, mais qui ne se mastiquait pas. Moins antédiluvienne, l’odeur acétique du tipex a elle aussi disparu de nos vies. Les actuels correcteurs électroniques sont inodores, automatiques et croient vous faire plaisir en devançant votre pensée aux instants délicats où elle se cherche encore. Où fructueusement elle se met douter. Ils lui interdisent tout choix spontané entre une proposition longue, nonchalante, modulée, et une autre qui serait abrupte et concise. Les programmateurs de cette machine à broyer les hésitations n’auraient voulu rendre service qu’aux plus impatients. Qu’importe qu’ils n’aient pas lu Proust ni des haïkus japonais: la littérature est assez élastique pour que ces deux modes littéraires, ainsi que tant d’autres, se rejoignent dans le fleuve des siècles. En revanche, j’engage vivement ces techniciens à découvrir un nouveau texte* de notre bel écrivain lausannois Jacques Roman, lui aussi jailli de ces maelströms. L’auteur de L’ouvrage de l’insomnie (Prix Edouard Rod 2000) et de Je ne me souviens pas (2005) n’a aucune nostalgie de la gomme ou de toute autre espèce d’effaceur. Après l’avoir si longtemps honnie et crainte, il fait l’apologie de la rature. Il la sanctifie…

Oui on parle bien de la rature, de la biffure, de la barre que l’on trace d’un stylo tremblant – «séismique» - sur une phrase que l’on croyait juste et qui ne l’est plus. Jadis, il pensait que ces souillures à l’encre défiguraient ses manuscrits, au point qu’il n’osait les relire lui-même avant de les livrer à son éditeur. A présent, Jacques Roman les aime parce qu’elles confèrent à ses feuillets en folie une beauté de chantier. Les ratures sont des plaies mal fermées, avec leur message éconduit qui reste encore lisible au-dessus de l’écriture qui recommence: «La rature dit que ça tâtonne, que ça erre, que ça hésite, que ça tombe, se relève, s’impatiente, dit qu’il y a du jeu et de la marge là où ça s’engage.» Elle est à la page ce que la lézarde est au mur, une crevasse.

Le dit du raturé, ed. Isabelle Sauvage, 64 p.

 

Commentaires

Aidez-moi, je sature!
Mais si, à vous qui êtes mature, je donnais le mot «hâture» en pâture, l’écririez-vous nature? Est-ce que je rature le circonflexe?

Écrit par : Baptiste Kapp | 28/07/2013

Mon cher Baptiste, les insulteurs ont été renvoyés dans leur niche. Excellente Fête nationale. Mais ne vous brûlez pas la barbe en allumant votre cigarillo à l'aide d'un feu de Bengale!

G.

Écrit par : gilbert | 31/07/2013

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