18/09/2013

Jack L’Eventreur, le roi des serial killers

 

La nuit du vendredi 31 août 1888, il y a 125 ans, deux charretiers tombent sur le corps inanimé d’une femme dans la cour d’un immeuble de Buck’Row, à Whitechapel. Respire-t-elle encore? Les assassinats sont monnaie courante dans ce sinistre quartier de l’East-End londonien, en la 51e année du règne de la reine Victoria. Ce n’est qu’après l’arrivée des policiers qu’on s’aperçoit que Mary Ann Nichols, alias Polly, une prostituée de 42 ans, mère de cinq enfants, n’a pas été que tuée, mais mutilée avec une cruauté glaciale, une précision quasi chirurgicale: on lui a tranché le cou, coupé la langue, et disséqué la région de l’abdomen. A l’aide d’un scalpel? C’est la question troublante qui se posera dans le Times du 3 septembre, avec le rapport du Dr Llewelyn, le médecin légiste qui a dû affronter l’insoutenable autopsie. Pour comble de bizarrerie, la victime n’a pas été violée, seulement éviscérée… La presse anglaise, qui s’intéresse rarement au crime dans les quartiers pauvres quand il ressortit à la criminalité ordinaire, trouve celui-là assez phénoménal pour en faire ses choux gras et dénoncer enfin les conditions sociales de la zone sinistrée de Whitechapel. Pour mettre surtout en charpie le programme du gouvernement en matière de sécurité: l’enjeu est politique, il satisfait, pour changer, des élus radicaux «de gauche», parmi lesquels le dramaturge George Bernard Shaw. Cinq jours plus tard, soit le 8 septembre 1888, on avise le cadavre d’une autre courtisane du voisinage, elle aussi «affouillée» au ventre: les intestins d’Annie Chapman, 47 ans, ont été arrachés, et ses organes génitaux prélevés par quelque bistouri… Suivent deux longs mois fiévreux durant lesquels trois autres femmes pareillement massacrées seront identifiées dans le même marigot. Cette fois, ses riverains s’enflamment, des Londoniens volontaires s’organisent en vigiles pour suppléer aux incapacités de la police, mais font chou blanc et perturbent l’enquête de Scotland Yard.

La presse britannique n’est plus seule à affriander ses lecteurs de ce feuilleton sanguinolent. Il est à la une de tous les titres d’Occident. Dans ceux de la puritaine Suisse romande, on le décline avec peu de détails anatomiques, une retenue langagière et morale: les cinq victimes confirmées de celui qui se ferait appeler lui-même Jack l’Eventreur, ne sont pas des péripatéticiennes mais des «femmes de la plus basse condition». Dans la Gazette de Lausanne du 16 novembre, on lit ce récapitulatif goguenard: «Les mystères sanglants de Whitechapel continuent à ne pas s’éclaircir. Jack l’Eventreur s’obstine à garder l’incognito. La police avait affirmé qu’elle prendrait l’assassin en flagrant délit, et dans le ridicule espoir de profiter d’une occasion, des détectives s’étaient déguisés en femmes, stationnant au coin des rues avec cette conviction grotesque que le meurtrier, séduit par leurs attraits, viendrait se jeter dans leurs bras…» Deux ans plus tard, en février 1891, un chroniqueur de l’Estafette – lointain ancêtre du Matin – s’amuse ouvertement des piétinements et déroutes des inspecteurs après qu’ils eurent confondu un suspect, vite relâché comme tant autres: «Ça, Jack l’Eventreur? le monstre mystérieux, la fantastique énigme rouge qui hante depuis trois ans l’imagination populaire… Il devenait presque romanesque et quasi féerique, à force de se faire invisible et insaisissable, comme l’ombre même où il opérait.»

A Londres, pendant ce temps, des indices importants s’accumulent, une mosaïque s’ébauche. Outre qu’elles sont de «la plus basse condition», les cinq femmes avaient en commun d’être quadragénaires, hormis la dernière, une certaine Mary Jane Kelly, dite Ginger, qui succomba à ses armes terrifiantes à 25 ans, le 9 novembre 1888. Comparé à d’autres serial killers qui l’ont précédé (Gilles de Rais, au XVe siècle qui fut l’auteur de 140 meurtres, ou, au XVIIe, en Hongrie, la comtesse Elisabeth Bathory qui aurait assassiné 300 jeunes vierges…) leur énigmatique assassin n’a fait en définitive peu de victimes. Comment expliquer sa plus grande notoriété dans la mémoire collective? Par son mode opérationnel méthodique et «chirurgical», qui ne s’accompagnait pas de viol; par son cache-cache diabolique et son habileté à déjouer les traques policières. Les historiens avancent surtout que l’Eventreur fut le premier grand criminel à se vanter de ses méfaits en envoyant des lettres manuscrites aux journaux. Un manipulateur de l’opinion.

«Jack the Ripper», textuellement Jeannot l’étripeur (Jack étant le petit nom de John, et non pas de James), se serait lui-même nommé ainsi pour augmenter son mystère médiatique. Il se pourrait aussi que ce pseudo ne fut que l’invention des limiers de Scotland Yard: en la propageant dans les canards populaires, ils espéraient que la graphie du parafe - elle bien imitée - fût reconnue par quelque lecteur qui la connaissait. Depuis, la véritable identité du meurtrier n’a pas été révélée par la Metropolitan Police. Gageons que, 125 ans après, elle ne l’a toujours pas identifié.

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Les «rippérologues» ont pris la relève

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Là où échoue le génie technique des investigations policières, rejaillit souvent celui créateur des écrivains. Ainsi l’épilogue embrouillé des crimes en série de Whitechapel a inspiré, depuis l’automne 1888, une myriade de gens de plume - suivis plus tard de gens de caméra. Tous persuadés d’arriver à élucider par déduction philosophique ou par la fiction, ce fait divers que la plus finaude police du monde n’a pas su résoudre. Jack l’Eventreur a ainsi inspiré 13 essayistes, 9 romanciers (dont le cher poète Robert Desnos, en 1928), une quinzaine d’auteurs de bande dessinée, plus 30 cinéastes ou réalisateurs de téléfilms et une kyrielle de jeux vidéo… La plupart de ces monomaniaques, qui ne récusent pas le sobriquet de «rippérologue», ont fondé leurs recherches ou élucubrations sur les destins de trois suspects officiels: le prince Albert Victor d’Angleterre, duc de Clarence, petit-fils de Victoria. Une rumeur diffuse l’accablait d’instabilité mentale, de goût démesuré pour le sadisme sexuel. Le cas du Dr William Gull, qui fut le chirurgien officiel de la famille royale, inspirera plus tard une magistrale BD d’Alan Moore. Enfin, c’est sur celui du peintre post-impressionniste Walter Sickert, que la romancière Patricia Cornwell a jeté son dévolu, en arguant de tests ADN «définitifs», mais qui seront à leur tour controversés.

15:35 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

En vous lisant, il est possible de réécrite le titre de votre billet en l'intitulant:

Jack L’Eventreur, le roi des serial killers n'était que Prince et pourtant une énigme... Rouge.

Écrit par : Baptiste Kapp | 19/09/2013

D'où vous viennent ces réminiscences lugubres, Gilbert Salem ? Je dois avoir lu toutes vos chroniques, et celle-ci fait tache. Eussiez-vous évoqué le vampire de Ropraz, comme un certain qui n'aimait guère la contradiction médicale (avait-il peur de se faire éviscérer ?), on ne s'inquiéterait pas trop. Mais qu'est-ce que c'est que ces histoires de smog londonien ? Docteur Gilbert et mister Salem ?

Écrit par : Géo | 20/09/2013

De Diou! T'as des références littéraires, Géo!?

Écrit par : Yves L. | 22/09/2013

Ah, pas autant qu'un journaleux du torchon du matin, il est vrai.

Écrit par : Géo | 29/09/2013

Sire Géo,

Attention!
Le rapport zürichois sur la presse en général et celle de Romandie en particulier ne vaut pas un clou; donc l'expression "torchon du matin" n'est en aucun cas de mise... Ce journal est une référence... journalistique.
Selon YL, vous en avez de littéraires.

Le rapport a été analysé par le rédac-chef d'un des titres Tamedia. Son équité ne peut être mise en doute, elle est sans faille! Si le fait est qu'il s'agisse du rédac-chef de 24heures... Ce n'est pas une preuve ça?

D'autant plus qu'au Temps, ils en étaient plutôt content. Mais eux n'étaient pas honnêtes: dans le dit rapport, ce quotidien était seul à ne pas avoir été descendu en flamme... Quels fayots les énerguménes du Temps!

Tandis qu'aucun fayot n'existe parmi les membres de la grande famille Tamedia. Tous sont de vrais journalistes, plus particulièrement encore ceux de la partie people des médias.

Écrit par : Baptiste Kapp | 29/09/2013

BK@ Voilà qu'après m'être découvert beaucoup de points communs avec votre confrère PS, je me vois maintenant d'accord avec vous. Il y a qqch qui cloche là-dedans, j'y retourne immédiatement...

Écrit par : Géo | 29/09/2013

En tous cas, je ne suis pas le seul à détester le torchon en question :
http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2013/09/30/elections-a-geneve-le-culot-hallucinant-du-matin-247805.html
Les femmes au pouvoir ! Autant Catherine Destivelle, Florence Arthaud, Ellen Mac Arthur et les autres ont démontré aux crétins machistes que la supériorité masculine était un leurre, autant Ariane Dayer et Sandra Jean nous montrent tous les jours à quel point les femmes sont aussi cons et minables que les hommes...

Écrit par : Géo | 30/09/2013

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