25/11/2013

Actualités du Petit Chaperon rouge

 

Si les ennemis du loup en rajoutent sur ses carnages dans nos préalpes, certains défenseurs de sa réintroduction affirment à tort qu’il n’a jamais été un mangeur d’hommes. Le conte du Petit Chaperon rouge n’a pas été qu’une fable: du XVIe au XIXe siècles, plus de 1500 Français à nos frontières (entre Bresse et Dauphiné), ont été méthodiquement mastiqués par celui qu’on surnommait à juste titre la «bête dévorante». L’histoire des famines et des guerres de Religion rappelle que, faute de bestiaux de ferme, de grives et même de merles, le loup s’était accoutumé à la chair humaine, celle de soldats restés sur les champs de bataille. Il y prit goût, et de charognard devint prédateur. Surtout d’enfants. Depuis, ses préférences culinaires l’ont reconduit à sa pitance originelle qui reste variée: mouflons de Torgon, en Valais, chamois fribourgeois de la vallée de Motélon, brebis et agnelets vaudois de Rossinière. Sans oublier le cabri juteux de la ferme à Joël, sous le lac de l’Hongrin.

 

 

Que c’est bon le cabri, surtout mariné avec du romarin! Petit de la chèvre, il porte aussi le nom de chevreau. Il a des cornes menues et duvetées, des oreilles en pétales de magnolia et un museau de niolu. Or il serait une espèce d’ancêtre du Petit Chaperon rouge cité plus haut! Des savants de l’université anglaise de Durham ont démontré (par une mathématique truffée de variantes et de variables) que le conte de Perrault a les mêmes origines qu’une légende allemande plus ancienne. Elle met en scène une bique qui doit quitter sa tanière en recommandant à ses petits de n’ouvrir à personne. Par ses astuces, le loup parviendra à s’y introduire pour les manger. Il y manque, direz-vous, une Mère-Grand. On la retrouvera, mais dans un conte chinois similaire, où cette fois c’est un tigre qui s’est attifé en aïeule…

Aujourd’hui, loups et tigres ne se coiffent plus d’une charlotte pour enjôler le Petit Chaperon rouge. Sachant qu’elle flâne en étourdie dans la forêt d’internet, ils peuvent en quelques clics changer de nature et d’âge et lui fixer un rendez-vous périlleux qui ne sera pas virtuel. Pour la sauver de leurs griffes, un site de prévention qui porte son nom a été créé par la police vaudoise.

 

 

www.petitchaperonrouge.com

 

 

18/11/2013

Les toniques frimas de novembre

Au cap de sa première quinzaine, le moins aimé des mois devient franchement exécrable: on nous annonce que l’Europe va tomber en faillite, qu’une animatrice de télé rousse a divorcé d’un champion d’échecs blond pour en épouser un autre de baseball qui est chauve. Et que la cave de votre tante Eulalie, à Dolondin-sur-Orbe, vient d’être inondée. Après les averses, la bise (la noire de Berne), s’est mise à souffler méchamment sur son modeste potager, emportant comme des fantômes blancs les couvre-lits et toiles géotextiles qui le protégeaient. «Bricelet», son bichon maltais les a pourchassés en jappant jusqu’à l’horizon flou du pied du Jura, mais il en est revenu bredouille, plus trempé qu’une serviette éponge, et grippé. Elle l’essorera avec vigueur et tendresse, puis versera dans sa gamelle en similor du bouillon-blanc antitussif.

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Voilà quelques-uns des désastres de novembre, quand il atteint sa plénitude saisonnière, sa rudesse proverbiale. Pour accabler le tableau, le smog industriel apporte une touche d’obscurité supplémentaire. Pourtant, le froid pré-hivernal de novembre peut instiller en nous des moments poétiques de bonheur, surtout si sa mélancolie est grise et ses colères atmosphériques. On ira crier sous les épicéas de Sauvabelin: «Loup, loup, y es-tu?» Ysengrin n’y est point, mais le vent l’imitera dans le remuement des cimes – accompagné des trois fameux cors d’un conte musical universel de Serge Prokofiev. On les humera à pleins poumons, en nous persuadant que le froid du dehors «tue les microbes», qu’il nous ragaillardit les sangs.

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De la Saint-Odon à la Sainte-Cécile (du 18 au 22), en passant par la Saint-Colomban, c’est un mois qui peut stimuler le randonneur forcené jusqu’à l’euphorie. Levé avant l’aube, il s’est chaussé de bottes étanches pour traverser l’humus jaunâtre et détrempé d’anciennes houillères entre Maracon et Semsales, soit entre Vaud et Fribourg, donc un peu nulle part. Les aulnes et les trembles seront nus et transis. Les labours vides et plus noirs que la nuit mourante. Une rosée givrée couvrira les buttes mamelonnées qui les entourent. Aux premiers rayons du jour, elles fumeront comme des tourtes aux épinards – un vrai festin des dieux.

12/11/2013

Un âne qui souffre devient mon frère

Après avoir aboli la corrida en 2010, le Parlement de Catalogne prohibera l’an prochain toute participation animale dans les jeux du cirque. Les enfants de Barcelone ne riront plus du phoque de l’Alaska qui fait tourner un ballon sur son nez, ni du triple salto arrière du tigre de Sibérie. Et ils ne feront des tours de manège que sur des poneys de bois. Cette actualité réjouit les défenseurs de la faune meurtrie mais scandalise les dompteurs professionnels: ces homo sapiens se prévalent d’une tradition ancestrale qui les autoriserait à instrumentaliser - avec bien sûr «respect et dignité» - des êtres inférieurs qu’Esope et La Fontaine avaient pourtant rendus philosophes.

Nos dresseurs de fauves se récrient en victimes parce qu’on leur confisque leur cravache. Qu’ils rejoignent donc le chœur geignard des chasseurs de palombes italiens, ou des Pyrénées-Atlantiques. Des protestataires anti-écolos mieux équipés, des as de la gâchette qui, chaque année, exterminent 30% des pigeons migrateurs traversant notre continent: un trophée royal. Et l’on voudrait priver de ce sport noble et séculaire de si preux chevaliers!

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Moi je suis plus couard que preux; la vue de tout sang me révulse. Il m’est arrivé d’éclaffer une fourmi, un moucheron, ou de pulvériser au xylophène un gros frelon qui s’engouffrait dans ma chambre. Or le seul être dont j’aie provoqué la mort avec application (et euthanatiquement) fut justement un pigeon, échoué par hasard sur ma véranda de la Gottettaz, près de Béthusy. Consultée par téléphone, la SPA de Lausanne m’enjoignit de devenir bourreau, me prescrivant à distance des directives pour noyer mon visiteur blessé dans du chloroforme… L’opération fut maladroite, agitée, désastreuse. 30 ans après, le regard argileux de l’oiseau me fixe encore.

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Plus douloureux, violemment humain et fraternel, sera celui d’un âne espagnol qu’en 1985, je verrai bastonner à mort dans un village de l’Estrémadure à la mi-carême. Très avinés, ses persécuteurs hurlaient qu’ils remportaient une victoire au nom du Christ (sic!). Quant à leur vaincu, il expira en silence, la gorge submergée de sang, ses hautes oreilles dressées vers les dieux.

Il ne fit pas hi-han, comme dans les contes de mon enfance.