21/12/2013

Revoilà la Chauchevieille!

 

La peur enfantine est un charmant mystère. Elle inspira des contes hantés par des loups (encore eux), des lutins à pompon et des ogresses à bedaine dans un paysage brumeux de Forêt-Noire, d’odeurs de biscôme à l’anis étoilé. Des monstres que la magie de Noël amadouait, rendait presque attendrissants! Les enfants adoraient.

 

Aujourd’hui, ils prisent autant les chimères de films étasuniens à gros budget, mais sans saveur pâtissière: humanoïdes géants en acrylonitrile, zombies verdâtres et filamenteux. Voire un visqueux python interstellaire aux dents de devant écartées. Un peu comme ceux de la veuve Fauchaire, la prétendue guérisseuse à cheveux jaunes qui squatte une guitoune isolée de votre village broyard. A son passage, les chiens de Cugnens-sur-Mérine n’aboient pas; ils gémissent d’angoisse - une rumeur dit qu’elle apprécie leur chair en goulache. Et quand vos marmots embusqués sur la berge surprennent son sourire aux sangsues qu’elle a capturées dans son épuisette, eux ne sourient plus. Ses menus chicots noirs terrifient plus que les incisives démesurées de n’importe quel reptile de SF: ça ne cisaille point les chairs d’enfant ni en mâche. Pire: ça ricane, c’est moins rigolo qu’au cinéma.

 

Les aïeules de la commune ont décrété que la Fauchaire est une réincarnation de la Chauchevieille. Une sorcière originaire du Pays-d’Enhaut qui faisait tourner le lait des vaches, embrouillait la laine des filandières et étouffait les braves gens en s’asseyant pesamment sur leur poitrine durant les nuits d’hiver. Bref, une méchante créature, qui n’amusait personne; aujourd’hui encore, les Ormonans n’aiment guère l’évoquer. Sauf à Genève, où, chaque début décembre, une communauté damounaise la fiance traditionnellement au Père Fouettard, dans un défilé carnavalesque, au débouché duquel leurs nez crochus en carton flamberont ensemble à la Jonction dans un bûcher de joie.

 

 Notre chablaisienne Chauchevieille aurait des cousines françaises: une certaine Chauchi-Vieilli en Isère, une Cauquevieille à Lyon. Et ce serait du prénom de la Picarde Cauquemare que dérive le mot cauchemar: «Un rêve pénible, vécu comme une perte de respiration.» Notons que son équivalent anglais «nightmare» a le même suffixe.

Commentaires

Les hommes y mettent du leur pour se prendre le ciel sur la tête, il serait honnête de le préciser :

"Un soir que la tempête menaçait dans la montagne, se présente, à la porte du chalet de Plan-Névé, une femme à l'aspect pauvre et ridé. D'un ton digne d'exciter la compassion, elle supplie les vachers de l'héberger pour la nuit et de lui donner ona crota...Ceux-ci, bien que dans l'abondance, hommes sans coeur s'il y en eut jamais, gens durs et grossiers, lui répondent qu'ils n'ont rien pour elle et qu'elle n'a qu'à détaler le plus tôt possible.
La pauvre vieille - ou plutôt la fée de la montagne - aussi furieuse que froissée, sort en silence du chalet inhospitalier; puis, à quelque distance, se retourne et, regardant le pâturage d'un oeil terrible et prophétique, profère cette malédiction :
- Balla pllanna ! Pllan Névé ! jamé terreina te ne te reverré !
Ou selon d'autres :
- Plan Névé té, et Plan Névé té saré ! jamais té ne té réterrennéré !
Aussitôt, un orage épouvantable de neige, de grêle et de vent en furie se précipite sur cette belle montagne et la recouvre en quelques instants d'un linceul de glace qui, pendant de longues années, n'a été qu'en s'épaississant."

Tiré de "Légendes des Alpes Vaudoises" de Cérésole. De l'exemplaire que vous m'avez permis d'acheter en février 2007 lorsque j'étais en Mauritanie...

Cette légende existe, selon les indications de l'auteur, aussi à la Blumlisalp ainsi qu'à Toesch et Tsanfleuron (champ fleuri). Ce qui en dit long sur le réchauffement climatique qu'on pourrait aussi bien appeler "retour à la normale", soit dit en passant (pour ceux qui savent où se trouve le glacier de Tsanfleuron).

Vous pouvez voir cette scène dans un petit film présenté au Musée des Ormonts à Vers-l'Eglise dans une exposition sur le bitter des Diablerets et les légendes locales, expo visible jusqu'au 20 avril 2014.
Ne manquez pas de visiter l'église en face. A part toutes les choses que vous avez l'habitude d'admirer dans une église, ne manquez pas la pierre du seuil. Elle est en grès de Taveyanne, un grès vert moucheté très spectaculaire, qui est en fait un grauwacke, c'est-à-dire une roche détritique volcanique : les seules traces du volcanisme d'arc causé par la surrection des Alpes...

Écrit par : Géo | 22/12/2013

"aussi à la Blumlisalp ainsi qu'à Toesch et Tsanfleuron (champ fleuri)."
Et Blümlisalp, Alpe de la petite fleur...

Écrit par : Géo | 22/12/2013

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