15/02/2014

Jambes de dames, mollets de cyclistes

Les Lausannoises auraient les plus belles gambettes d’Europe (oui, elles sont Européennes!), en raison de la topographie escarpée de leur ville. Même juchées sur de hautes aiguilles Louboutin, elles arpentent le Petit-Chêne jusqu’au sommet de la rue de Bourg avec l’agilité de la chevrette du Pic-Chaussy. L’exercice ne les essouffle pas. Il ravive leur teint, rallume leurs prunelles et améliore la circulation veineuse de leurs membres inférieurs qu’il galbe et affine.

 

Nettement moins attrayantes sont les jambes du Lausannois, par faute déjà d’être masculines. L’intérêt porté à leur musculation relève de l’évaluation sportive, de l’hygiène: la marche à pied lui fait «maintenir son capital santé». La pratique du vélo aussi, si elle est régulière. Pédaler 30 minutes par jour dans les réseaux cyclables urbains renforce les articulations, «optimise les performances» des poumons et du cœur. Et d’une manière plus agréable qu’une longue séance de tortures au salon de fitness - un cachot sans ciel et sans oiseaux, où l’on ne respire pas l’odeur des saisons.

 

Une autre preuve de la supériorité du vélo des villes sur celui d’appartement: il permet de circuler! Et plus rapidement que la voiture sur les trajets inférieurs à six kilomètres…

A la grimpée, la posture du cycliste sur sa selle lui confère une silhouette de grand félin à l’affût. Mais en se haussant à la verticale pour dévaler le raidillon du Calvaire jusqu’à la place du Nord, «il est proche de la statuaire antique», écrit le Béthunois Didier Tronchet. «A hauteur de vélo, le monde est autre. Buste droit, menton haut, il flotte au-dessus de la multitude, sans mépris, mais sans non plus paraître concerné par les contingences désolantes du plancher des vaches.».

 

Résumons: le cycliste ne monte pas sur ses ergots, il rêve seulement d’envol. Pendant ce temps, ses mollets se dégraissent, s’allongent, se stylisent. Ce sont les seules parties inférieures de son anatomie que son atavique pudeur zwinglienne l’autorise à dénuder en public. Et s’il prend désormais le soin de les épiler, c’est moins par coquetterie que pour imiter timidement ses héros du Tour de France.

.

 

 

Didier Tronchet: Petit traité de vélosophie: le monde vu de ma selle. Ed. Plon.

08/02/2014

Ne souriez pas, vous êtes infographié

Jadis le Vaudois et sa Vaudoise allaient se faire photographier chez le photographe. Par esprit de filiation, pour l’album familial, ou l’état civil. Côte à côte, ils posaient avec leurs enfants, le bouvier Fido et la bonne singinoise. Devant un appareil des années 30 à soufflet, avec trépied et flash à poudre de magnésium. L’usage voulait qu’ils se mettent en habits du dimanche: corsage ajusté sur une basque à plis nouée derrière pour Madame. Redingote rêche, affreusement étriquée, et un méchant papillon du même tissage gris pour Monsieur. Elle était coiffée d’un taffetas voilé d’un crêpe «georgette»; lui s’exhaussait d’un tuyau de poêle, le gibus, qui lui conférait une prestance godiche de ramoneur. Et si le photographe ne leur réclamait aucun sourire, ce n’était pas que pour la solennité de l’instant imprégnée de naphtaline. Il ne voulait pas que son tableau final fût déparé par des dentures délabrées. Ses clients non plus.

Dans l’instructif recueil d’entretiens que Charles-Henri Favrod accorda à Christophe Fovanna (Infolio 2010), le père du Musée de l’Elysée explique qu’au XIXe siècle, l’attrait des gens pour la photo est d’abord une quête identitaire: «Ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un portrait peint sont habités par cette obsession…» Elle se résorbera 175 ans après: le 8e art a beau s’être renouvelé par des révolutions successives, désormais la Vaudoise et le Vaudois se portraiturent eux-mêmes avec des i-pads, dans de joyeuses parties de «selfies». Jusqu’à désacraliser leur identité en la divulguant sur Facebook. On se photographie parmi, on se filme en amateur, on n’a plus recours à un pro de l’image.

On échappe encore à la technique trop sophistiquée de l’infographiste: un imagier du 3e type, qui s’assiste d’un ordi pour prendre graphiquement le pouls du monde en temps réel. Un sorcier moderne, indispensable, auquel il arrive aussi de disséquer votre anatomie, de profil, comme le veau des appellations en boucherie. Incapable de capter votre âme – tel un Marcel Imsand, un Luc Chessex, un Philippe Pache - il scanne votre comportement en courbes et diagrammes édifiants: en 2013, le Vaudois a jeté aux ordures 265 kg de denrées alimentaires, perdu 30 000 cheveux, coupé (ou rongé) 34 cm d’ongles de ses mains et de ses pieds.

Une année record.

01/02/2014

Chandelles de février

 Ce deuxième mois de l’année en inaugure le véritable commencement: samedi, 1er février, les Chinois sont entrés sous le signe du Cheval en se régalant d’omelettes aux feuilles de thé, de gaufrettes de navet. Le lendemain, les Vaudois ont fait voltiger de sempiternelles crêpes de la Chandeleur. De la main droite; en sorte qu’elles atterrissent dans la poêle sans déborder ni brûler personne. Dans sa cuisine des Charbonnières, votre tante Ida a fait tomber par terre sa spécialité aux épinards et à la tomme du Challottet – pour la grande joie miaulante de Bedoume et Badadia, un duo de gouttières que le végétarisme ne rebute pas. Le vent du Risoux mugissait aux fenêtres, faisant vaciller la flamme de bougies blêmes alignées sur leur appui.

.

Car à la Chandeleur, il faut aussi des chandelles. On oublie qu’elle fut d’abord une fête chrétienne, une Festa candelarum, commémorant la présentation du jeune Jésus au temple de Jérusalem. C’est le pape Gélase Ier qui, au Ve siècle, la substitua à d’antiques processions païennes éclairées par des torches géantes. Depuis, ce sont de modestes cierges qu’on allume à minuit, en «symbole de purification».

.

Des érudits nous rappelleront opportunément qu’en bas-latin, février se disait februarius: le mois purificateur. Les chandelles qu’on y allume encore (40 jours après Noël, et 36 semaines avant l’illumination de tombes dans les cimetières du Pays-d’Enhaut pour la Toussaint) ont des éclats que les agnostiques trouvent un brin bondieusards. Elles éclaireront pourtant des tête-à-tête amoureux de la Saint-Valentin, en y ornementant la conversation de tournures vieillottes:

.

 

-Je te dois une fière chandelle ma jolie. Je t’en ferai voir trente-six…

.

-Ok, chéri, mais ne la brûlons pas par les deux bouts.

.

 

Au temps de Molière, cette mèche oblongue enrobée de suif était plus importante qu’une métaphore: un ustensile d’éclairage concret et onéreux. On en disposait par centaines sur les lustres du théâtre, ainsi que sur la rampe bordant la scène. Il fallait les moucher toutes les vingt minutes. Voilà pourquoi les plus grandes pièces du répertoire classique sont sectionnées en actes: entre deux levers de rideaux, un discret accessoiriste y éteignait puis rallumait le monde.