19/04/2014

Bicentenaire de la «libération» de Genève

Le 1er juin 1814, à 7 heures du matin, deux compagnies de soldats fribourgeois et soleurois, renforcées d’un détachement de Lucernois, s’embarquent à Nyon pour cingler de conserve en direction de Genève, qui a décidé de n’être plus française. Ils seront accueillis au Port-Noir de la commune de Cologny, en aval d’une rampe sur la rive gauche du Rhône, par des grenadiers à haut bonnet de fourrure, des chasseurs coiffés de shako à visière et d’une foule en liesse: fanfares, coups de canon, pavillons claquant au vent, discours pontifiants.

Ces nouveaux «frères suisses», venus les libérer au nom de leur Diète siégeant à Zurich, ont opté pour une voie lacustre plutôt que terrestre, car la seule route carrossable qu’ils auraient pu utiliser était encore entravée par des campements français.

 

Certes, la Cité de Calvin avait recouvré, le 31 décembre 1813, son statut de République après que les 12 000 soldats autrichiens du général Ferdinand von Bubna und Littitzen eurent délogé sans résistance les 1500 des armées de Napoléon Ier, qui venait d’essuyer une cuisante défaite à Leipzig. Or cette nouvelle présence militaire, toute salvatrice qu’elle fût, se montrait presque plus oppressante, en réclamant aux riches bourgeois du bout du lac des logements, des vivres et du fourrage gratis pour leurs innombrables chevaux… Ainsi, les troupes du Habsbourg François Ier se révélaient plus rapaces que celles de l’«ogre de Corse». Et lorsque, à leur tour, elles se retirèrent le 16 mai 1814, ce fut se fut un soulagement pour la population de Genève et de ses environs. Une population globale alors de 31 500 âmes – 22 300 vivant en ville, 9200 dans les communes. Selon Irène Hermann, historienne spécialisée dans la chronologie de la Restauration en Europe, ces gens aspiraient surtout à une période de sécurité, de paix civile, éprouvés qu’ils étaient par plus de vingt ans de chambardements contradictoires.

Mais ils ne savaient pas à quelle sauce ils allaient être mangés: Bubna l’Autrichien ne cachait pas son souhait de les voir rester sous la domination de Paris et du palais de Tuileries – où la monarchie bourbonienne se réinstallait. Ils étaient en droit de redouter de celle-ci, des mesures très revanchardes - emprisonnements, exécutions, mainmises financières. Après avoir été un minuscule appendice de l’Hexagone, Genève restait, avec ses richesses bancaires supposées et, surtout, sa position stratégique sur l’échiquier continental, un tout petit bout de gras, mais de haute importance dans les débats diplomatiques et les traités internationaux. A celui de Paris, qui fut signé le 30 mai 1814, soit deux jours avant les vivats lacustres du Port-Noir, les puissances signataires témoignèrent «pour que Genève obtint quelques facilités quant à ses communications avec la Suisse.» Y présidaient les représentants de la Sainte-Alliance (Russie, Prusse et Autriche), mais des ambassadeurs de moindre importance y étaient admis et parfois écoutés. Parmi eux Charles Pictet de Rochemont, un champion européen de l’agronomie doublé d’un négociateur subtil, qui sut y plaider, au nom du gouvernement provisoire de Genève, une rétrocession à la petite République de ses frontières naturelles du Jura et du mont Salève. Ainsi que son rattachement à la Confédération, avec laquelle elle nouait des liens politiques et économiques anciens. Après des siècles de voisinage, plus ou moins cordiaux, elle aspirait à en devenir le 22e canton.

 

Pourtant, avant ce projet d’épousailles solennelles, il y eut une longue controverse chez les Suisses: les cantons catholiques se montrant rechignant à fraterniser avec une vieille «Rome protestante», tandis que d’autres, plus pragmatiquement, exigeaient qu’elle fût définitivement désenclavée du territoire français.

 

C’est d’ailleurs cette clause-là qui décidera, en 1815, au fameux Congrès de Vienne, les omnipotents redessinateurs de la carte continentale à reconnaître officiellement la nouvelle Constitution du canton de Genève, plébiscitée par son peuple le 14 août 1814. Il faudra attendre encore un laps de neuf pleins mois (celui d’une gestation!) pour qu’elle fût ratifiée définitivement par un accord commun des 21 autres cantons.

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Napoléon détestait les Genevois

Après que la cité du bout du lac fut annexée en 1798 par le Directoire, elle fut d’abord choyée avec bienveillance par le nouveau pouvoir napoléonien: symboliquement, elle était la patrie de Rousseau, un père de la Révolution française. Elle regorgeait surtout de richesses, financières, stratégiques, humaines aussi - des soldats expédiés en conscrits sur tous les fronts.

Or Genève, qui n’appréciait pas être aussi vite ponctionnée et traitée en petite vassale osa montrer des réticences. Le blocus économique de l’empereur contre l’Angleterre lui avait fait perdre, en retour, de lourds déficits - l’exportation, jadis florissante, vers Londres de ses produits textiles (indiennes) ou horlogers fut désastreusement ralentie. Au plan démographique, ce fut plus grave, car les trois lustres de l’occupation française firent perdre à Genève quelque 15% de sa population. Il s’en émergea un certain esprit d’insubordination, évasif, dissimulé mais qui déplut souverainement à Napoléon. Il éprouva dès lors pour ces Genevois qui refusaient d’être plumés, une franche aversion, en proclamant envers leurs édiles cette intimidation impérieuse et impériale qui dut les faire trembler: «Je les ferai pendre à la porte de leurs boutiques!» La menace n’était pas que verbale, car avant de s’envoler vers d’autres territoires plus vastes pour des victoires ou des défaites, l’ogre de Corse fit entourer la cité rebelle d’un contingent de 10 000 de ses méchants grognards. Les descendants de Guillaume Tell qui les firent décamper se montrèrent plus affables.

 

17:27 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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