26/05/2014

Jack, l’alligator blanc du Flon

Plus le Vaudois – disons le plus ou moins fortuné – progresse dans les mœurs modernes, moins il s’aime, et plus il s’attache à d’autres créatures du Bon Dieu. Or il s’est lassé du chien racé à truffe en biseau et du chat sacré de Birmanie à pattes gantées de blanc. Le toucan à bec en banane, le couple de perruches ondulées ou le hamster doré à ventre blanc ne lui suffisent plus. En son duplex huppé du Cheneau-de-Bourg rampent désormais des curiosités encore plus exotiques qui l’ont fasciné sur les chaînes Planète ou Animaux-TV. Ce ne sont que pythons étrangleurs, mambas verts qui en trois secondes vous réduisent un homme en cadavre de la même couleur, mygales géantes et velues, scorpions de l’Arizona à mauvais caractère.

Plus risquée, prétend une rumeur, fut son adoption de «Jack», un bébé alligator de Floride aux caprices alimentaires compliqués. Il a un temps essayé de le biberonner au lait de vache des Ormonts, sans précaution élémentaire ni franc succès.

Ses voisins du dessous crurent d’abord percevoir des vagissements d’un nouveau-né, vu que les crocodiliens, même adultes, vagissent à la manière de nos nourrissons. Jusqu’au jour où le Jack se profila sur la porcelaine blanche de leur cuvette de WC sous la forme d’une silhouette malingre et onduleuse, gélatineuse comme ces bonbons douteux dont les ados raffolent. Mais la chose verdâtre bougeait! Elle clignait même des yeux exorbités.

D’un vigoureux coup de siphon, le pauvre avorton des Everglades fut propulsé vers un contexte fluvial plus conforme à ses origines subtropicales: les égouts de Lausanne. Il s’agit d’un marigot qui s’étoile de la cascade souterraine de Pépinet - où le ruisselet de la Louve se jette dans le Flon, et jusqu’aux sources de cette rivière enterrée, un peu en amont de La Sallaz.

Voilà quelques années que Jack l’Alligator y prospère sans prédateur. En y croquant du rat à volonté, plus rarement d’autres reptiles domestiques évacués comme lui naguère par quelque chasse d’eau. Il serait libre, et bien nourri, mais l’absence de lumière l’aurait rendu albinos et aveugle.

Dans les entrailles obscures de sa ville d’adoption, on le rêvait flottant comme un spectre translucide. Quel dommage qu’il n’existe pas!

 

17/05/2014

Histoire de fringues

 

Chez les Puichoud, qui vivent dans une bourgade du pied du Jura, les goûts vestimentaires sont variés, les trois enfants du Maurice pouvant s’affubler à leur guise sans se disputer ni choquer personne. Ou seulement feu Firmin Puichoud (1841-1916), dont les bacchantes se hérissent sous un chapeau noir quand sa lontaine progéniture crâne en tenues excentriques sous son portrait en pied du vestibule. Or l’aïeul lui-même avait posé en un costume d’époque qui n’est pas d’une sobriété exemplaire: dzepon de velours noir à manches bouffantes et à revers en dentelle historiée, gilet arc-en-ciel, guêtres de toile, croquenots à boucles en similor… Son arrière-petit-fils Jeff  Puichoud les a retrouvés un siècle plus tard dans un portemanteau englué de naphtaline. Une fois l’an, il s’en pare pour épater la galerie dans quelque bal masqué.

 

Sinon il s’habille en «bobo», soit en bourgeois-bohème (il vote à gauche en enseigne la sociologie à Dorigny): son jean est artistement raccommodé aux genoux, sa veste en daim est élimée aux coudes pour un effet recyclage élégant, ses bottes de cuir ne sont usées qu’en apparence. Son puîné Donovan Puichoud se fagote différemment, car il se réclame d’un style plus récent appelé normcore, qui se voudrait tout en même temps «normal», donc sans mode, et «hard», donc farouchement à la mode! Ça se traduit par des fripes sans éclat achetées aux soldes, un vieux ceinturon de l’armée suisse dégoté chez Emmaüs et une paire de sneakers qui fut onéreuse, mais dont il a ingénieusement décousu la griffe couturière de façon qu’il en reste des fils visibles. Afin d’exprimer à la ronde: «Je suis no logo, pas bling-bling .Voyez comment je me fonds dans la masse!»

 

 

Il y a enfin Jennifer, leur benjamine «post-ado» qui ne jure que par le gothique. Le gothique vestimentaire : elle ignore qu’il y a une cathédrale à Reims, à Chartres, voire à Lausanne. Elle se blanchit la figure à la craie, se gaine le corps de tissus noir et a troqué son nounours contre un squelette en silicone.

Quant au sexagénaire Maurice Puichoud, le papa de ces trois badadias, il se conforme au code vestimentaire de sa fonction de secrétaire communal: un costume PKZ («pien kouzu zolid ») et une cravate couleur muraille.

 

 

 

10/05/2014

Glorieuse ascendance du poulet grillé

Une chère amie du Nord vaudois garde un souvenir heureux et goûteux de son 10e anniversaire. «Ma petite Chantal, réjouis-toi, lui avait dit son père. Nous le fêterons en mangeant un poulet de l’Hôtel-de- Ville d’Yvonand!» C’était, il y a 60 ans, déjà un restaurant de belle réputation entre Thièle et Menthue. Et l’humble volaille en question y était servie avec tout l’apparat ganté et obséquieux qu’on accorderait aujourd’hui à une moins ordinaire. (On pense à la bécasse des bois flambée au genièvre de Benoît Violier, le nouveau maestro de Crissier…)

Le mets était alors aussi coûteux, car coqs et poulets n’étaient pas encore surexploités dans les élevages. Quant aux poules et poulettes, elles étaient presque toutes destinées à la ponte. Elles le seraient toujours : selon des statistiques récentes, il y aurait en Suisse 8,75 millions de volailles, soit autant que d’êtres humains. 2,5 millions d’entre elles sont des poules pondeuses produisant ensemble 750 millions d’œufs par an. Des chiffres qui donnent le tournis, voire un léger haut-le-cœur à l’instant où l’on voudrait se contenter, au souper, d’une modeste omelette aux herbes.

A quelles races appartiennent tous ces gallinacés? La question est tout aussi vertigineuse, un vrai cauchemar de comptable: il y en aurait 89 reconnues, presque toutes importées d’Asie du Sud-Est, mais que nos éleveurs ont ingénieusement métissées avec notre élégante Tschüperli appenzelloise, dont la crête à cornes s’affuble d’un panache de carnaval. Sinon avec l’«italienne», au caractère plus trempé, au plumage plus bariolé, ou avec la brave leghorn blanche d’origine américaine, dont les plumes caudales sont en éventail.

Je résume: la fameuse poule au pot d’antan, que le bon roi Henri IV voulait voir mijoter dans toutes les familles de son royaume, est désormais une pitance cosmopolite. Aujourd’hui, il serait malvenu de la trouver moins savoureuse sous peine de passer pour un xénophobe. Sachons pourtant qu’elle a eu un ancêtre empanaché de plumes cuivrées mouchetées d’orange. Un coq fier et sauvage. Ce gallus bankiva se pavanait, il y 5 000 ans, dans la jungle indonésienne. Les hommes l’adoraient comme un dieu.

 Il était glorieusement, et délicieusement, incomestible.