15/06/2014

Tout le Léman dans une tasse de thé

Dans son Guide du Léman, paru en 1988 et enluminé par Marcel Imsand, le géographe savoyard Paul Guichonnet dédie un appétissant chapitre aux couleurs de cette mer d’eau douce qui ne cesse d’éclairer nos vies. Une foultitude de couleurs. Certaines sont pures car profondes, d’autres délavées, évasives, éphémères. Il en a agencé quelques-unes en un nuancier à la fois savant et littéraire, où elles oscillent entre le chaud, le froid, le présage météorologique, le spleen romantique, le prosaïsme géologique. Tout dépend de l’œil du riverain qui les perçoit et les gradue.

Pour la science, l’auteur se réfère à François-Alphonse Forel, qui, au début du XXsiècle, attribua intrinsèquement au Léman une robe bleue: «C’est juste sa couleur superficielle qui se modifie au gré du temps, sous l’effet du vent et des réflexions du ciel». Mais à la parole sacrée du grand limnologue morgien, Guichonnet fait répondre celle du poète genevois Amiel qui, en son Journal intime - 1839 -1881 – se révèle un coloriste plus pointilleusx: «Je trouve du charme aux vues de pluie; les couleurs sourdes en sont plus veloutées, les tons mats en deviennent attendris. Le paysage est alors comme un visage qui a pleuré» (22 septembre 1871). Plus tard, et plus puissamment, Ramuz décrétera que le Léman est un soleil en miroir. Georges Borgeaud l’enrobera d’une nuisette «d’un rose rigoureux». Quant à moi, plus modestement, je lui trouve - en cette période de fausse canicule interrompue par des bises affolées - des pigments moins affirmés, plus dilués. Ou mieux: infusés, tels de minuscules croquettes de feuilles grises du Yunnan qui, dans de l’eau bouillie à température précise, s’éploient en répandant dans un bol de porcelaine du thé vert «de la plus belle eau»; comme l’on dirait d’une émeraude, d’une jadéite de Kunming. Et en prime des vertus thérapeutiques qui fluidifient le sang, préviennent la carie, l’obésité…

Il lui arrive quelquefois, à ce lac-océan, de troquer sa robe bleue contre une verdâtre, voire verdelette - généralement avant l’orage. Et l’on pourrait le comparer cette fois non plus ironiquement à une «flaque», à une «gouille», mais à une tasse.

Pas celle des noyades, mais d’une tea-party calme et lumineuse.

 

Commentaires

Ah non c'est pas possible! J'ai pensé au Léman toute la journée et pas arrêté de pleurer. Oui, ça m'arrive!

Écrit par : Ambre | 15/06/2014

Une autre histoire d'eau pour faire pleurer l'Armorique ?

A Kunming il y a un lac nommé 滇池, ou "piscine du Yunnan", dont je n'ai pas encore vu la couleur.
J'habitais jusqu'à l'hiver près du lac Poyang, mais je ne l'ai pas vu non plus, parce qu'il pratiquement disparu à cause d'un été très sec. Par contre, j'ai observé en Chine que le thé (qu'il soit blanc, vert, jaune ou rouge) ne pousse que dans des endroits à brouillard. Et plus l'endroit est élevé, plus le thé est précieux. Sur les pentes du Lavaux, on récolte le thé d'octobre. Mais l'endroit est asséché par le double rayonnement du soleil, dans l'air et par réflexion sur l'eau du Léman. Ce qui explique aussi que les autochtones ont souvent le gosier à sec. Mais ils ne boivent jamais de thé de Chine. Plus on voyage et plus on comprend le sens de l'existence.

Écrit par : Rabbit | 16/06/2014

Joli commentaire qui ne nie pas le sujet et répond à la superbe prose de Maître Gilbert : "infusés, tels de minuscules croquettes de feuilles grises du Yunnan qui, dans de l’eau bouillie à température précise, s’éploient en répandant dans un bol de porcelaine du thé vert «de la plus belle eau»; comme l’on dirait d’une émeraude, d’une jadéite de Kunming."

Voilà qui assèche l'Armorique (*_*)

Écrit par : Ambre | 16/06/2014

Messire Lapin,

Il n'y a pas uniquement les autochtones circum-lémaniques qui jamais ne boivent de thé... De Chine ou d'ailleurs, d'ailleurs!
J'ai entendu parler d'un membre de la Curie romaine qui jamais ne touchera une tasse à thé! Il n'est pas athée alors il chinoise sur le sujet en s'appuyant sur la théologie, qui est sa science infuse!
Moi-même, n'étant ni membre de la Curie, ni vraiment autochtone du Léman, je bois du 正山小种 de la province chinoise du Fujian.

Écrit par : Père Siffleur | 16/06/2014

Et cétyquoi votre breuvage Prsflr : 正山小种 de la province chinoise du Fujian.
Pas trouvé de traduction.
Serait-ce ce thé que vous buvez?
http://fr.wikipedia.org/wiki/Tieguanyin


Pour rester dans "les couleurs" du Léman évoquées dans le sujet du billet, j'avais noté ces impressions de quelques écrivains lorsque je séjournais à Evian:

«Notre Méditerranée à nous, petite mer intérieure avant la grande.» C.F. Ramuz.

«... la magnificence, la majesté de l'ensemble qui ravit les sens, émeut le coeur, élève l'âme.» J.J. Rousseau.

«Le Léman et sa nappe de cristal, miroir où les étoiles et les montagnes voient reproduire leur image tranquille dans la profondeur de cette eau limpide.» Byron.

«Ô vieux Léman, toujours le même, Bleu miroir du bleu firmament, Plus on te voit et plus on t'aime, Ô vieux Léman.» Eugène Rambert.

«Ô bleu Léman, amours de tes rivages, Miroir du ciel où tremblent les nuages, De ma patrie ô suprême beauté.» Juste Olivier.

«Quant au Léman, c'est la mer de Naples, c'est son ciel bleu, ce sont ses eaux bleues, et plus encore ses montagnes sombres qui semblent superposées les unes aux autres, comme les marches d'un escalier du ciel.» Alexandre Dumas.

«Cette magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent.» Victor Hugo.

Et ceci, sur les peintres du Léman :

"«Toujours les lacs, morceaux de ciel égarés, sur terre, exciteront l'idolâtrie dans les âmes sensibles. Il n'en est point, probablement, qui l'ait fait autant que le Léman, ni qui pût réciter, si les eaux avaient de la mémoire, autant d'hymnes, d'élégies et de romances qui se sont épanchées au bord de ses flots, dans tous les idiomes du monde», ironise Paul Budry dans un texte consacré aux peintres du Léman. L'écrivain vaudois observe que le peintre du lac balance entre deux pôles périlleux, le pittoresque et la féerie. Et estime que seul Bocion a su rendre la poésie du lieu."

Allez, une dernière citation et je vais me coucher (parlez-moi du Léman et je m'embrase, si je ne pleure pas (*_*)).

"Plus j'avance vers Evian et plus j'entre dans l'orage. Le fond du lac, du côté de Villeneuve, est d'une couleur ardoise où tout se confond; les montagnes, l'eau, le ciel et la rive; et de là progressent vers nous de lourdes nuées bleues qui sont en tromperie à l'oeil : on dirait un azur profond, mais il fait sombre et c'est l'orage; c'est la Dent d'Oche enveloppée, c'est une ombre compacte sur tout le côté savoyard, tandis que là-bas Lausanne, encore claire, luit, avec son rivage bas."
Charles-Ferdinand Ramuz, in Un coin de Savoie, 1909.

Écrit par : Ambre | 16/06/2014

Oui, révérend Père Siffleur.
Si vous célébrez déjà le 正山小种, vous adorerez sans retenue le Pu'erh, autre thé rouge du Sud-Yunnan au goût de terre (sainte).

Non Ambre, le 铁观音 est un Oolong.
Traduit tout sec, c'est "le thé de la déesse de fer". La déesse vous la connaissez déjà: il s'agit de la Guanyin, qui n'est autre que le bodhisattva Avalokitasvara indhou ayant changé de sexe en passant la frontière. Mais ça, c'est une autre histoire. Ici, il s'agit de thé et non de sexe.

Écrit par : Rabbit | 16/06/2014

@ Rabbit : avec tous les noms de thé que vous m'indiquez, le serveur du Café de l'Epée (où on ne sert que du Mariage F.) va encore ouvrir de grands yeux si je lui précise que je veux le thé de la déesse de fer!

A cette heure ce sera une tisane ou un thé rouge, sans théine.

Écrit par : Ambre | 16/06/2014

Le Tieguanyin est dans le catalogue de Mariage Frères. On en trouve à Saint-Tropez, alors pourquoi pas à Quimper ? Ils ont aussi le Pilochun, le Yin Zhen aiguilles d'argent et le Pu'ehr. Soyez exigeante, sinon c'est l'anarchie.

Écrit par : Rabbit | 17/06/2014

@ Rabbit : je veux bien qu'on m'en offre... à ce prix-là il devrait être délicieux (=_=)
http://www.mariagefreres.com/boutique/FR/ft+ti-kuan-yin-supreme-the-bleu-chine+T2311.html

Écrit par : Ambre | 17/06/2014

Il est légèrement acidulé. Ambre, vous n'avez pas le choix. En Chine on n'en trouve plus, les grands crus partent à l'export. Mais sur place, on peut goûter d'excellents jus locaux, comme le Long Jin (Source du Dragon) de Hangzhou. J'ai visité l'endroit, c'est une production digne de confiance. Evidemment, les meilleures feuilles risquent de priver les enfants de leur héritage, mais quel plaisir n'est pas égoïste ?

Écrit par : Rabbit | 17/06/2014

Curieux que pas un seul d'entre vous n'aborde le problème de l'eau. C'est là que je ne comprends pas trop bien. Je trouve le thé bien meilleur ici dans le Chablais, où l'eau est très calcaire, qu'en Auvergne où l'eau est très douce (la "dureté" de l'eau est liée à sa teneur en calcaire : carbonatée calcique quand on parle le vichyste...), alors que les spécialistes prétendent le contraire. Je ne parle que de thé noir le plus basique qui soit, bien sûr...
http://www.cilia.eu/fr/durete-de-leau-22.html

Écrit par : Géo | 17/06/2014

Là je ne suis pas du tout d'accord Géo. L'eau pauvre en calcaire est bien meilleure pour le thé, mais ce n'est que mon avis et celui de ma famille qui biberonne au thé depuis l'enfance.
En Bretagne pas besoin d'eau de source pour faire du thé. A Paris, c'est une horreur le thé avec l'eau du robinet, il suffit de voir ce qui reste sur le rebord des tasses, c'est dégoûtant, une espèce de pellicule brune nacrée qui apparaît en surface, je parle aussi du thé noir basique. A Paris j'utilisais donc de l'eau en bouteille, de source ou minérale pour le thé.

Je passe le micro au Maître ès thé...

Écrit par : Ambre | 17/06/2014

"minérale pour le thé." --> donc riche en minéraux, donc forte probabilité de carbonatée calcique...
Je sais bien que c'est ce que l'on dit, voir le lien que j'ai mis. Mais je n'ai aucun doute sur l'expérience Chablais-Auvergne. Donc je reste dubitatif...

Écrit par : Géo | 17/06/2014

Ecoutez, oui, euh, c'est cela... l'eau ? Bien sûr, sa qualité est primordiale sur le lieu de culture. C'est le brouillard qui fait le travail dans la plupart des cas. Ou l'humidité relative de l'air comme au Sichuan. Déguster le thé jaune autrefois réservé à l'empereur, au sommet de Mendingshan, est un orgasme extatique. Mais il faut ensuite redescendre en ville, quitte à devoir faire bouillir de l'eau brunâtre du Yangtsé. La perfection n'est pas de ce monde. A propos, qui a rasé les talus à Panex, hein ?

Écrit par : Rabbit | 17/06/2014

De plus en plus confucéen, le Rabbit. La fièvre jaune ?

Écrit par : Géo | 17/06/2014

Faites confiance au Rabbitologue: lui seul est capable de vous sortir de là.

Écrit par : Rabbit | 17/06/2014

L'orgasme extatique c'est très nietzschéen. C'est divin.
Le talus à Panex? Il faut leur dire aussi qu'ils ont fait une faute à ACCUEIL (0_0) ... et qu'ils arrêtent de raser les talus.
http://www.panex.ch/

Écrit par : Ambre | 17/06/2014

J'ai trouvé qui a rasé le talus à Panex ;-) :

http://www.panex.ch/5ko_02.gif?v=25vai052ne1iuo7

Écrit par : Ambre | 17/06/2014

Oui, Ambre, mais c'est dans un but louable: il est prévu de creuser la montagne pour y déposer des déchets nucléaires. Il faut donc raser les talus et déboiser sur plusieurs kilomètres carrés, avant d'entamer des travaux de plus grande envergure sur plusieurs années. Les habitants de la région se félicitent d'une solution qui évite la mise en cessation de paiement de la commune.

Écrit par : Rabbit | 18/06/2014

Un palu cérébral (plasmodium falciparum ) et ses suites ?
La neuroborréliose de Lyme ?
L'alcoolisme ?
Une intoxication au thé ?

Écrit par : Géo | 18/06/2014

Non, un test sur l'information est ses effets nocifs.

Écrit par : Rabbit | 18/06/2014

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