12/07/2014

Calligraphier, c’est mémoriser

Stanley Bolomey, d’Essertes-le-Jux, s’est senti tout godiche l’autre jour en recevant une plume à encre pour son 35anniversaire. Après en avoir caressé le fuselage d’ébonite et fait scintiller à la lumière du jour le bec d’argent (poinçonné d’une étoile à branches stylisée), il ne savait comment l’emmancher. En la serrant avec les cinq doigts comme un poignard? Entre l’index et le pouce, qui suffisent pour parafer au bic contrats, récépissés, contraventions, registres de mariage? Il oublia d’y associer le majeur, comme au temps où il était écolier.

 

Voilà deux pleines décennies que Stanley, en son paradis cathodique de Watson & Bolomey & Co, à Renens, n’écrit plus vraiment. Il type: prononcer «taïpe». Il tapote, pianote, saisit, copie-colle et clique-glisse. Sous ses manchettes d’impeccable bureaucrate geek, il n’y a plus de cahier Clairefontaine, mais un dispositif numérique sophistiqué offrant tous les miracles possibles - sauf encore celui de la téléportation jusqu’au règne de la reine Berthe. Du coup, il considère cette plume de luxe, destinée à la calligraphie sur vélin, comme un cadeau maudit. Voire salissant: contre des taches à l’encre de Chine sur des bras de chemise blanche, même l’eau de Javel n’y peut rien.

 

Quand j’étais en primaire à l’Ecole de Montchoisi, l’encre qui coulait du bec de ma sergent-major pour maculer mes doigts et mon museau était violette et sentait la macération de gentiane. C’était l’odeur sacrée de l’instruction: pour tracer sur la page les pleins dodus et les fluets déliés, il fallait apprendre des mouvements, quasi chorégraphiques, qui conféraient aux lettres leurs formes respectives. On dessinait les mots, et la pensée suivait, les enregistrant - via nos doigts, notre poignet, notre avant-bras - dans nos jeunes ciboulots. Et on ne les oubliait plus.

 

Selon des chercheurs français en neurosciences du CNRS, l’intrusion de l’ordinateur dans les premiers cours scolaires, et sa généralisation, sont un danger. Car «les enfants qui ont appris à écrire à la main reconnaissent mieux les lettres que ceux qui les ont appris au clavier».

 

Quand je tapote sur un ordi, ma main ne fait qu’obéir à un programme. Elle n’invente rien, elle ne danse pas.

 

Commentaires

"Calligraphier c'est mémoriser". Tellement vrai qu'il m'arrive quand j'écris via mon clavier et que l'orthographe d'un mot me pose problème, de l'écrire à la main sur un papier pour trouver illico la bonne orthographe (car il arrive que des fautes échappent au correcteur intégré).

"Quand je tapote sur un ordi, ma main ne fait qu’obéir à un programme. Elle n’invente rien, elle ne danse pas."
C'est vrai que s'exercer à l'écriture à la plume serjent-major (en tirant la langue;-)) s'apparentait à l'art du dessin et, avec les "pâtés" la page d'écriture avait parfois des airs de dripping à la Pollock!
Mais ce que vous écrivez en "pianotant" reste une magique chorégraphie.
Mr. Gilbert Salem : Maître du langage et de la danse verbale, en somme un Maître de ballet!

Écrit par : Ambre | 12/07/2014

Je n'ai pas connu la plume, sauf en cours de dessin, mais j'ai connu les cahiers de calligraphie, où ma sœur me battait à plate couture, car, contrairement à moi, elle possède une écriture délicate. Je savais déjà écrire avant l'école maternelle, ce qui explique peut-être mon manque d'intérêt pour les belles graphies, et le fait qu'on me donnait des devoirs supplémentaires pour que je m'ennuie pas trop. Les inconvénients du clavier qui remplace l'écriture manuelle sont bien réels... J'ai trouvé la parade, et j'essaie de la transmettre aux jeunes de mon entourage, dans la pratique du mind-mapping. Le mind-map est à réaliser à la main, peut devenir un schéma assez complexe comprenant des notes, dessins, flèches, gribouillages. Une liberté totale sans les contraintes du traitement de textes. C'est ainsi que j'arrivais à résumer des ouvrages longs et compliqués, au stabilo bleu, et sans ordinateur...

Écrit par : Inma Abbet | 12/07/2014

Par contre, les principes typographiques des éditeurs de texte n'ont pas changé depuis l'époque du plomb et certaines polices de caractères sont deux fois centenaires. Ce qui fait que vos textes une fois mis en pages présenteront très vite l'aspect qu'ils auront une fois publiés par Gallimard. On saute tout de suite du concept au produit fini. Sur le plan marketing, c'est génial: on peut corriger à tout moment la stratégie, contenant et contenu.

Écrit par : Rabbit | 13/07/2014

Pour faire le portrait d'un oiseau.
...
...
...
Alors vous arrachez tout doucement
Une des plumes de l'oiseau
Et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Non, Jacques Prévert n'avait pas d'ordinateur.
De toute façon, un ordinateur en cage ne permettra jamais de peindre un tableau. Même après avoir éliminé les barreaux de la cage en pressant la touche "Delete" après les avoir surlignés.

... Et si, après tout ce temps, je me souviens encore des derniers vers de son poème, c'est que notre instituteur nous l'avait fait écrire dans le cahier "Poésies" en disant, ainsi qu'à chaque fois:
"Attention! Les stylos billes sont interdits!"
Cette fois là, je m'étais appliqué et n'ai fait un pâté d'encre qu'à la fin du poème, là où Prévert écrit:
.....
Si l'oiseau ne chante pas
C'est mauvais signe
Signe que le tableau est mauvais
Mais s'il chante c'est bon signe
Signe que vous pouvez signer

Écrit par : Père Siffleur | 13/07/2014

La cage, c'est la prise de courant, la connexion internet, les mises à jour de logiciels, Microsoft, Google, le Cloud, la NSA, etc....

Écrit par : Rabbit | 13/07/2014

Vous n'avez pas abordé la question des analyses graphologiques, très en vogue à l'époque, et très discutée quant à sa pertinence. La question aujourd'hui est résolue, les candidats seraient tous incapables d'écrire à la main. Par contre, l'horreur des postulations par internet, je crois qu'on va beaucoup en parler. Ou comment votre dossier parfaitement valable est détruit en une fraction de seconde par le dernier des abrutis RH...

Écrit par : Géo | 13/07/2014

La cage doit avoir une surface minimale, mais personne n'a jamais évoqué la possibilité d'une surface maximale. C'est-à-dire qu'à partir d'un certain nombre (personnes, appareils connectés, données en circulation), le contrôle est tout simplement impossible. Si quelqu'un s'amusait à contrôler les données de mes recherches, on tomberait sur un labyrinthe d'où l'on ne pourrait tirer rien de concret (puisque beaucoup de mes recherches concernent des domaines spécialisés où j'ai besoin de tel mot pour telle traduction). L'histoire des fiches évoquée par Géo dans un autre fil, ou ce qu'on voit, par exemple, dans le film "La vie des autres", sont des pratiques qui n'étaient possibles que dans une société homogène, structurée, où tout le monde savait plus ou moins qui était qui et qui faisait quoi.

Écrit par : Inma Abbet | 13/07/2014

"L'histoire des fiches évoquée par Géo dans un autre fil, ou ce qu'on voit, par exemple, dans le film "La vie des autres", sont des pratiques qui n'étaient possibles"
Précisément, elles ne l'étaient pas du tout. Ce qui a frappé ceux qui ont pu en prendre connaissance, c'est leur parfaite absurdité. Mon père, capitaine, trois ans de mob, notable radical qui tutoyait Chevallaz et Delamuraz, syndic de sa commune durant 12 ans, fiché parce qu'il avait fait un voyage à Moscou avec des copains de collège, dont l'un était communiste...
Toutes ces fiches démontraient d'abord une chose : leur extraordinaire stupidité et non-pertinence...

Écrit par : Géo | 13/07/2014

Absurde, oui, inutile, oui, non-pertinent, bien sûr... Mais possible techniquement et humainement d'inventer une vie imaginaire et des réseaux imaginaires à des gens qui ne faisaient que des incursions ponctuelles dans le débat politique (ou qui ne faisaient que voyager -et leur travail-). Les paranos qui étaient au pouvoir à l'époque avaient une tâche infiniment plus facile que ceux d'aujourd'hui. Cela fait longtemps que je pense vivre dans un monde "chestertonien", où l'on est passé de "il faut que je dissimule mes idées" à "je peux exposer mes idées à qui veuille l'entendre et tout le monde s'en fout". Les idées ne sont plus des marqueurs absolus (elles ne l'étaient pas non plus dans les années 70, mais à l'époque, les étiquettes étaient un peu plus lisibles). Tout au plus des indices qui vous classent dans un certain niveau d'études. La surveillance, aujourd'hui, ressemble à l'efficacité des caméras de sécurité dans le métro. Des caméras partout et on nous dit plus tard que c'est flou, inexploitable, etc.

Écrit par : Inma Abbet | 13/07/2014

"La surveillance, aujourd'hui, ressemble à l'efficacité des caméras de sécurité dans le métro." Au début c'était comme ça, aujourd'hui cela semble terriblement plus efficace (et tant mieux pour nous...). Pensez à l'arrestation des deux frères terroristes du marathon de Boston. Sans les caméras, ils courraient encore maintenant et auraient tué encore...
Cette question des fiches pose la question des scientifiques. Nos profs nous disaient : des faits, des faits et encore des faits, votre interprétation, on s'en fout. Il y a de fortes chances qu'elle soit fausse...
Mais ce n'était pas la bonne voie. Il faut une ligne de recherche, une intel-ligence (interligere, faire le lien entre les choses), sinon l'accumulation devient vite absurde. Comme signaler mon arrivée en Angola pour la Quique raide ou le voyage de mon père à Moscou. cela veut dire que ces gens ne savaient pas ce qu'ils faisaient, qu'ils étaient trop stupides pour comprendre ne serait-ce que le début du problème. Comme par exemple ce stupide débat sur la fausse couche d'une réfugiée syrienne. Nous sommes submergés par les idiots, ils sont partout et surtout dans les médias. Au secours !

Soit dit en passant, c'est tout cet étalage de stupidités qui vous fait aimer l'intelligence des livres de Kerr, sur les mêmes sujets...

Écrit par : Géo | 13/07/2014

Si l'accumulation des données sans une intention bien définie était absurde il y a 30 ans, quand les supports de communication étaient plus rares, imaginez ce que cela peut donner maintenant. Des trivialités à l'infini.

Je n'avait pas en tête l'exemple de Boston, mais celui de l'attaque du RER en gare de Grigny, où l'un des prévenus avait été relaxé parce qu'on ne pouvait pas le reconnaître avec certitude. Il y a indubitablement des progrès dans ce domaine, mais l'efficacité reste limitée en cas de grande affluence.

Écrit par : Inma Abbet | 13/07/2014

"Là oÙ tu n'es pas se trouve le bonheur", comme disait Georg Philipp Schmidt von Lubeck en conclusion de son poème iconique (cf. "Le Songe de Kuniklos"). Why ? Il y a des gens pour quitter la Suisse au moment oÙ une foule se presse aux frontières pour y entrer et des gens (les mêmes?) qui se démènent pour pouvoir rester en Chine alors que d'autres font tout pour en sortir. La normalité c'est quoi?

Écrit par : Rabbit | 14/07/2014

Les commentaires sont fermés.