22/07/2014

De la philosophie du bronzage

S’il existe des bustes en bronze de grands hommes (Voltaire, Rousseau, Beethoven, le syndic Firmin Milliquet) on peut douter qu’un bronzage prolongé au soleil rende tout estivalier philosophe. En janvier 2014, Franck, un vieux camarade de Champittet devenu gestionnaire de fortune à Genève, a éprouvé ce phénomène aux Maldives: «Je voulais profiter de mes vacances pour relire des bouquins de Michel Foucault et tout Schopenhauer sur la plage de Kurumba. Rien à faire, le soleil de l’océan Indien vous cloue sur la chaise longue en vous vidant l’esprit.» On lui rétorquera, par politesse, qu’un début de sagesse consiste justement à chasser de son cerveau tous ces chiffres, histogrammes en 3D, statistiques sinusoïdales et autres graphiques en forment camembert qui le polluent. Selon les bouddhistes du Mont-Pèlerin - pour lesquels le Léman a d’ailleurs une ampleur océanique – l’évacuation des désirs et des tracas, leur anéantissement, sont des étapes vers le nirvana, la sérénité suprême. S’il s’ensuit une recharge, c’est mieux… (Accessoirement, j’ai suggéré à Franck un projet de villégiature prochaine en Sicile: moins coûteux, plus intéressant, tant au plan culturel que celui de la gastronomie.)

La formule «bronzer idiot» serait devenue caduque: même les hygiénistes les plus suspicieux avouent que l’exposition de l’anatomie d’un banquier genevois au soleil (dont la lumière est orangée) lui est intellectuellement plus favorable que son face-à-face routinier avec un ordi bleuâtre de la rue de Hesse. Ça aiguise en lui le don d’écoute, harmonise les humeurs et régule les flux du sommeil par l’augmentation de la sérotonine. Ça fortifie tous les os: la colonne vertébrale jusqu’aux phalangines et phalangettes. Et accessoirement, ça caramélise son épiderme - façon carambar pour le faciès, les avant-bras et les mains. Sous l’anneau nuptial, la peau reste rose. De même qu’en d’autres parties que la décence interdit d’exhiber en public.  Imaginons-le nu, à quatre pattes et de profil: sa cartographie cutanée évoquera ces tableaux de découpe porcine que l’on trouve encore dans quelques boucheries à l’ancienne. Avec des pointillés fuchsia qui délimitent le carré de côtes et séparent les travers du filet mignon.

 

 

Commentaires

Après vingt ans d'Afrique à tout faire pour fuir le soleil, on regarde avec une certaine commisération ces cochonnets roses pâles s'exposer aux rayons sur les plages en encourageant les petits porcelets imbéciles à faire le plus de bruit possible pour exaspérer les voisins. Il faut dire qu'ils ont déjà passé une douzaine d'heures dans les bouchons - que nous appelons "cuisson lente" pour notre part - pour les mettre à point. Ils s'enduisent d'épices abominables en solutions grasses, dont l'odeur rappelle inévitablement les désodorisants des latrines petite-bourgeoises, odeurs abominables qui se répandent à la surface des eaux dans lesquelles ils se baignent avant de se remettre à la cuisson des rayons solaires. En Navarre, on se contente de mettre une broche dans le cul des cochonnets et on les fourre dans le four. C'est délicieux à manger, même la peau.
Les Juilletistes ou les Aoûtiens devraient s'y mettre. Mais peut-être est-ce déjà le cas...

Écrit par : Géo | 22/07/2014

Vous avez raison Géo. Nietzsche est le seul lien entre Foucault et Schopenhauer. Pas Kurumba.

Écrit par : Rabbit | 22/07/2014

Parce qu'ils ne viennent pas du sud, ils ignorent que le moment le plus agréable pour se baigner est la nuit. L'eau est tiède, la plage calme, il n'y a pas de problèmes de soleil ou de voisinage, et les cochonnets sont au lit.

Écrit par : Inma Abbet | 22/07/2014

On dit à Koh Phi Phi que l'huile solaire contribue au blanchissement des coraux.

Écrit par : Rabbit | 23/07/2014

Pour Inma,

Si les gens du Sud savent que la nuit est le plus beau moment pour se baigner et que les cochonnets sont au lit à ce moment là, ils tirent ou ils pointent sur ces mêmes cochonnets tirés lorsque le jour s'est levé... Et, pour éviter de le faire sur les touristes devenus importantes sources de revenus qu'il ne faut pas abîmer, ils jouent à la pétanque... en ne jetant le cochonnet que s'ils trouvent de l'ombre.

Écrit par : Père Siffleur | 23/07/2014

La nuit, il y a moins de bruit sur la plage (ceux qui ne peuvent vivre sans bruit sont en discothèque). Les rares vacanciers qu'on risque d'y croiser sont ceux qui s'adonnent à des activités libertines, mais ceux-là se montrent plutôt discrets et restent justement dans l'ombre.

Écrit par : Inma Abbet | 23/07/2014

"Les pensées sont les ombres des sentiments". Frédéric N.

Écrit par : Rabbit | 24/07/2014

Un romantique dans l'ombre... Sinon, cela me rappelle un peu la "Naissance de la tragédie".

Écrit par : Inma Abbet | 24/07/2014

Je viens d'entamer "Le Livre de l'intranquillité" de Pessoa. Un comptable tragique et nietzschéen, qu'on pourrait très bien croiser tous les jours à l'angle de la rue de Hesse.

Écrit par : Rabbit | 24/07/2014

Un extrait qui s'accorde au sujet de ce billet ;-)

"J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord sonore de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela."

http://www.lexpress.fr/culture/livre/le-livre-de-l-intranquillit_799430.html

Écrit par : Inma Abbet | 24/07/2014

Oui, certes, mais le pauvre Fernando n'a pas été briefé sur le phénomène du réel et son double. La réalité, c'est la création permanente; sinon, on ne fait que remuer des illusions. Mais c'est près de la fin du parcours qu'on finit par s'en rendre compte. Quel temps perdu, mon petit Marcel...

Écrit par : Rabbit | 25/07/2014

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