27/07/2014

Le pigeon, un héros devenu paria

Tandis qu’une épreuve cycliste prestigieuse s’achevait dimanche aux Champs-Elysées, on ignora que l’avant-veille, un autre Tour de France, celui des colombophiles, avait pris fin à Asnelles (Calvados). Un Tour sans flonflon ni tintouin médiatique, sans stars en cuissettes et jambes rasées, mais de plus haute volée… Car, sur un parcours de 1 900 km, en 13 étapes de 80 à 200 km chacune, ses concurrents appartenaient à la gent ailée. Celle du pigeon voyageur, dressé amoureusement par des oiseleurs turfistes qui l’ont sélectionné, entraîné, bagué puis élancé au ciel pour qu’il parte le plus loin possible et revienne au lieu de départ.

Un circuit, dont l’ellipse «colombiforme» est un héritage coutumier du moyen-âge, quand il fallait échanger des parchemins amoureux entre une mal mariée et son soupiran. On s’y faisait alors plus colombe, tourterelle ou tourtereau que pigeon (pour la rime). Ce dernier se révéla plus glorieux durant de récents conflits mondiaux: un pigeon greffé d’un message codé, d’un microfilm, c’est plus difficile à viser qu’un ballon-nacelle. On le distingue  difficilement d’autres volatiles, et ça fait moins de bruit qu’un avion.

C’est lors de la Première Guerre mondiale, dont on commémore ces jours le sanglant centenaire, que ces gros zoziaux, aujourd’hui réputés idiots et nuisibles en ville, firent preuve d’endurance. D’un sens de l’orientation “patriotique”. En tant qu’«agents de transmission dans les situations difficiles.»

A Bruxelles, une très touristique statuaire leur a été édifiée au nord de la place Sainte-Catherine: inaugurée en 1931, soit 13 ans après la Grande Guerre et 8 ans avant le déclenchement de la Seconde, une dame de bronze y brandit le spécimen le mieux emplumé. Mais à quoi ressemble-t-il? Pour l’avoir approché récemment, je lui ai reconnu les traits du vulgaire biset. Vous savez, cette maudite bestiole qui pullule tant à Sain’f, à la Grande-Place de Vevey qu’à celle de Saint-Marc, à Venise. Par ses fientes, elle corrode cruellement des façades en molasse gris-vert sacrées, toutes inscrites au patrimoine.

Jadis, le pigeon biset s’envolait pour sauver des hommes, de armées, des patries. Le voici réduit à un «rat volant» qui ne vole même plus. Il dandine ses lourdes hanches de grand-mère scoliotique entre Palud et Riponne.

22/07/2014

De la philosophie du bronzage

S’il existe des bustes en bronze de grands hommes (Voltaire, Rousseau, Beethoven, le syndic Firmin Milliquet) on peut douter qu’un bronzage prolongé au soleil rende tout estivalier philosophe. En janvier 2014, Franck, un vieux camarade de Champittet devenu gestionnaire de fortune à Genève, a éprouvé ce phénomène aux Maldives: «Je voulais profiter de mes vacances pour relire des bouquins de Michel Foucault et tout Schopenhauer sur la plage de Kurumba. Rien à faire, le soleil de l’océan Indien vous cloue sur la chaise longue en vous vidant l’esprit.» On lui rétorquera, par politesse, qu’un début de sagesse consiste justement à chasser de son cerveau tous ces chiffres, histogrammes en 3D, statistiques sinusoïdales et autres graphiques en forment camembert qui le polluent. Selon les bouddhistes du Mont-Pèlerin - pour lesquels le Léman a d’ailleurs une ampleur océanique – l’évacuation des désirs et des tracas, leur anéantissement, sont des étapes vers le nirvana, la sérénité suprême. S’il s’ensuit une recharge, c’est mieux… (Accessoirement, j’ai suggéré à Franck un projet de villégiature prochaine en Sicile: moins coûteux, plus intéressant, tant au plan culturel que celui de la gastronomie.)

La formule «bronzer idiot» serait devenue caduque: même les hygiénistes les plus suspicieux avouent que l’exposition de l’anatomie d’un banquier genevois au soleil (dont la lumière est orangée) lui est intellectuellement plus favorable que son face-à-face routinier avec un ordi bleuâtre de la rue de Hesse. Ça aiguise en lui le don d’écoute, harmonise les humeurs et régule les flux du sommeil par l’augmentation de la sérotonine. Ça fortifie tous les os: la colonne vertébrale jusqu’aux phalangines et phalangettes. Et accessoirement, ça caramélise son épiderme - façon carambar pour le faciès, les avant-bras et les mains. Sous l’anneau nuptial, la peau reste rose. De même qu’en d’autres parties que la décence interdit d’exhiber en public.  Imaginons-le nu, à quatre pattes et de profil: sa cartographie cutanée évoquera ces tableaux de découpe porcine que l’on trouve encore dans quelques boucheries à l’ancienne. Avec des pointillés fuchsia qui délimitent le carré de côtes et séparent les travers du filet mignon.

 

 

12/07/2014

Calligraphier, c’est mémoriser

Stanley Bolomey, d’Essertes-le-Jux, s’est senti tout godiche l’autre jour en recevant une plume à encre pour son 35anniversaire. Après en avoir caressé le fuselage d’ébonite et fait scintiller à la lumière du jour le bec d’argent (poinçonné d’une étoile à branches stylisée), il ne savait comment l’emmancher. En la serrant avec les cinq doigts comme un poignard? Entre l’index et le pouce, qui suffisent pour parafer au bic contrats, récépissés, contraventions, registres de mariage? Il oublia d’y associer le majeur, comme au temps où il était écolier.

 

Voilà deux pleines décennies que Stanley, en son paradis cathodique de Watson & Bolomey & Co, à Renens, n’écrit plus vraiment. Il type: prononcer «taïpe». Il tapote, pianote, saisit, copie-colle et clique-glisse. Sous ses manchettes d’impeccable bureaucrate geek, il n’y a plus de cahier Clairefontaine, mais un dispositif numérique sophistiqué offrant tous les miracles possibles - sauf encore celui de la téléportation jusqu’au règne de la reine Berthe. Du coup, il considère cette plume de luxe, destinée à la calligraphie sur vélin, comme un cadeau maudit. Voire salissant: contre des taches à l’encre de Chine sur des bras de chemise blanche, même l’eau de Javel n’y peut rien.

 

Quand j’étais en primaire à l’Ecole de Montchoisi, l’encre qui coulait du bec de ma sergent-major pour maculer mes doigts et mon museau était violette et sentait la macération de gentiane. C’était l’odeur sacrée de l’instruction: pour tracer sur la page les pleins dodus et les fluets déliés, il fallait apprendre des mouvements, quasi chorégraphiques, qui conféraient aux lettres leurs formes respectives. On dessinait les mots, et la pensée suivait, les enregistrant - via nos doigts, notre poignet, notre avant-bras - dans nos jeunes ciboulots. Et on ne les oubliait plus.

 

Selon des chercheurs français en neurosciences du CNRS, l’intrusion de l’ordinateur dans les premiers cours scolaires, et sa généralisation, sont un danger. Car «les enfants qui ont appris à écrire à la main reconnaissent mieux les lettres que ceux qui les ont appris au clavier».

 

Quand je tapote sur un ordi, ma main ne fait qu’obéir à un programme. Elle n’invente rien, elle ne danse pas.