30/08/2014

Guérir par des ventouses

Plus la médecine officielle multiplie ses miracles par une dynamique scientifique incontestée (notamment en cette autre cathédrale protectrice de Lausanne qu’on appelle le CHUV), plus on se fait du succès en la contestant. En encourageant par exemple de grands malades, voire des gens simplement grippés, à lui préférer des traitements dits «traditionnels». Si ceux de l’acupuncture chinoise ont des résultats remarquables,  approuvés depuis vingt ans par nos offices de la Santé, d’autres semblent moins sérieux. Je pense à des thérapeutiques européennes, qui avaient fait des ravages au Moyen âge, et furent pratiquées encore à la fin du XIXsiècle pour y inspirer des caricatures drolatiques sur ceux qu’on appelait alors les «médicastres». Soit des charlatans se réclamant d’Hippocrate mais dont les seringues géantes ressemblaient à des propulseurs de neige carbonique et le stéthoscope à un tuyau de soufflerie de forge.

 

De cet attirail devenu obsolète, leurs émules actuels retiennent encore de petits récipients en forme de cloche appelés ventouses. Issue d’un mot latin signifiant «courge vide et pleine de vent», la ventouse médicale dont je parle – rien à voir avec l’ustensile à manche de bois qui débouche les WC - est effectivement une demi-sphère en verre que l’on appliquait, depuis des siècles, sur la peau humaine pour en retirer le «mauvais sang». Plus précisément pour y induire une révulsion par effet de succion, et en dilater  les pores et les vaisseaux superficiels. Ce traitement, que d’aucuns remettent aujourd’hui à la mode, cette fois avec des ventouses faites de silicone, serait souverain contre les maux de dos, les migraines, les tendinites.

 

Des grands-mères broyardes frémissent encore au souvenir de leur vieux pépé Nathan, de Morrevon-sur-Mérine, quand, dans les années trente, on lui fit subir ce supplice «qui ne lui ferait que du bien et ne durerait pas plus de 20 minutes». Le majestueux patriarche se vit couvrir la bedaine dénudée d’une forêt d’ampoules irisées, jointes les unes aux autres et tintant ensemble à cause de sa respiration inquiète. «Il y eut une odeur d’enfer, car pour faire le vide dans les ventouses, on y brûlait de la filasse imbibée d’alcool.»

 Diable!

 

 

24/08/2014

Le sabir des «djeuns», une poésie future

Madame Cruchonnet, la voisine du 3e,  est aux abois, depuis que son échalas de Robbie s’est spectaculairement métamorphosé : «Il a treize ans à peine et s’est fait tailler une tignasse en if de cimetière. Il ne dort plus sans son smartphone sous l’oreiller. Ses piercings aux gencives le font zozoter, et je comprends encore moins ce qu’il dit , car son vocabulaire est devenu celui de ses copains de collège. Un vocabulaire de djeuns, qu’ils disent.»

Comment expliquer à cette mère éplorée que, d’abord, il n’y a plus que de non-jeunes qui utilisent encore le vocable djeun pour désigner une marmaille mondialisée qui nous échappe. Que le langage des rues, auquel se rallie son Robbie adoré – pour s’affranchir un peu d’elle – évolue depuis la nuit des temps, et si vite que tout le monde patauge sur les berges marécageuses de son flux. A commencer par des parents d’élèves, oublieux qu’ils s’étaient eux aussi forgé en leur adolescence, des sabirs mystérieux et codés.

Plus tracassés sont les lexicographes du Petit Larousse et du Robert. Au passage, ils capturent çà et là des termes qui ne resteront pas forcément dans leurs inventaires: le mot chouette, synonyme d’agréable, y est depuis le XIXe siècle. Il avait failli être supplanté au mitan du suivant par l’adjectif bath, que la chanson de Boris Vian « J’suis snob», rendra célèbre. Bath est tombé dans l’oubli, or  chouette demeure.

Pour que la voisine Cruchonnet ne perde point le fil de la conversation avec son ado de fiston, nous lui conseillons de lire  le Dictionnaire du nouveau français, paru récemment aux Allary Editions. Son auteur, Alexandre des Isnards  y dépiaute et recisèle des reliquats des parlers d’antan. Cela pour mieux en saisir et actualiser la richesse poétique banlieusarde. L’oreille qu’on y tend accueillera sans regimber une nouvelle musicalité,  cousue de mots quotidiens différents, qui sonnent barbare mais annoncent un  avenir nuancé de lueurs et de pensée: le mot hype, par exemple (prononcer haïpe) ne renvoie pas seulement à un style vestimentaire en vogue troué aux genoux, mais à un état d’esprit en mouvement.

 

En cet inventif  baragouin-là, il arrive aussi que l’on s’enjaille de joie.  Enjailler, quel verbe lumineux! Il nous vient de Côte-d’Ivoire. Il nous rend tous subsahariens.

15/08/2014

Les petits matins des gens de l’art

Avec l’âge, les sommeils raccourcissent et l’on apprend à se lever en même temps que le jour. C’est ce qui arrive à mon généraliste qui, à l’orée de sa retraite, découvre les bienfaits du jogging dans la fraîcheur herbue des rosées. Un exercice qu’il recommandait à ses patients sans s’y être appliqué. «ça fait mieux que ragaillardir, ça produit des endorphines et augmente l’acuité mentale», prescrit cet homme de l’art éclairé.

J’ai eu l’honneur d’en connaître un autre qui l’était davantage, et professait son art différemment: Jacques Chessex, quinze ans avant sa mort 2009, ne guérissait les corps ni les âmes. En poète, l’auteur de Jonas décryptait courageusement l’incompréhension du monde, avec une fascination du Mal vers laquelle le conduisaient des velléités chrétiennes de croire au triomphe du Bien. Les grasses matinées, il les avait en horreur: «L’expression est déjà bien laide!» Et chez lui, à Ropraz, même après de successives insomnies hantées d’extases métaphysiques et de cognac espagnol (un poison dont il se libérera), je l’ai vu dispos et frais aux aurores, dès qu’il avisait les premiers embrasements des Alpes bernoises. «Voilà le lever du jour. On lève un jour, comme on lève un lièvre. On le débusque», souriait-il en foulant nu-pieds les prés enneigés du village que le mois de mars émaillait déjà de crocus bleus et de primevères.

Il y a des matins encore plus enchanteurs car plus candides: on pense à la 1e première partie du 3e tableau de Daphnis et Chloé, la radieuse symphonie chorégraphique de Ravel, créée en 1912, qui justement s’intitule Le lever du jour. Ses colorations orchestrales ont des fragrances de vieux lichen forestier. Des flûtes, des piccolos et une clarinette en bémol qui, à l’unisson, et en doubles croches, y évoquent le jaillissement des sources, le frémissement des feuillages, puis une ondée de pépites d’or annonciatrices du soleil.

On pense à enfin à sa librettiste de son autre chef-d’œuvre L’Enfant et les sortilèges (1924): la sensorielle Colette aux yeux diamantés. Dans son roman Le Blé en herbe, elle venait de livrer ce testament goûteux, floral comme elle: «Le monde m’est nouveau à mon réveil, chaque matin, et je ne cesserai d’éclore que pour cesser de vivre.»