28/09/2014

Vitraux d’octobre et gelée blanche

De tous les mois que fait l’an, le 10e remporte les suffrages les plus affectueux, après mai et juin. Car le calendrier du cœur humain – à l’exemple du règne vivant en son ensemble – se conjugue dans la loi des lumières: les printanières sont vert pomme, vanillées d’un pollen qui fait pleurer les victimes de rhinite.

Au début de l’automne 2014, elles sont variables, différemment odorantes car elles répandent encore des senteurs de barbecues – les derniers probablement qui font danser à Vidy nos amis lausannois d’origine gitane autour de braseros de joie tristounette, et des vapeurs paprikantes d’une goulasch qui pimente délicieusement les crépuscules du Léman. Bientôt, elles fraîchiront. Devenant, de jour en jour, plus colorées et contrastées, dans une tessiture qui s’échelonne du vert chlorophylle (les sapins du Risoux), à l’anthocyane indigo, voire betterave, des hêtraies du Jorat. En passant par une panoplie infinie d’ocres clairs ou sombres qui enluminent les feuillus du parc de Mon-Repos. Gabriel Fauré y aurait méditativement déambulé, en 1912, avant de composer à Lausanne son poème lyrique de «Pénélope».

 

En cette gamme végétale s’enchevêtrent la xanthophylle (du grec xanthos, «jaune») et le carotène qui instille dans les feuillages une sève orangée. Celle aussi d’un légume potager familier, qui plaît autant à Mlle Choupignard, votre voisine de palier de Florimont, qu’à Fridolin, son lapin domestique. En la même promenade lausannoise, ce pigment doré fait rougeoyer une mosaïque de minuscules petites lucarnes polychromes, qu’on imaginerait serties dans l’armature en plomb de vitraux montant jusqu’au ciel gris-bleu du Tribunal fédéral. On y entre dans une Sainte-Chapelle, disons en une plus modeste que celle de l’île de la Cité, mais qui serait bâtie sur un jardin à l’anglaise striée d’allées et aux pelouses humides. Au petit matin, le parc s’enveloppe d’une brume vagabonde, née d’une rosée, appelée parfois «gelée blanche», qui fait tout scintiller. La buée qui s’en élève voudrait tout poudroyer et blanchir. Elle s’évanouira comme un rêve à l’heure de votre premier café croissant. Celle où, enfin «dégelé», le monde réel vous réapparaîtra avec ses mélancoliques petites habitudes.

23/09/2014

Ces gauloiseries qui blessent la femme

On peut abominer, avec le soussigné et plusieurs de ses amis des deux sexes, la féminisation généralisée des noms de profession. A préférer la graphie du mot «chef» précédé de l’article défini «la», ou de l’indéfini «une», à celle préconisée de «cheffe» qui sonne comme une injure à ceux qui aime lire la langue française, qui ont un œil musical. Une lecture capable d’écoute, et pour lesquels, paradoxalement, ce double «f» déféminise tout - par un fracas de forge et des remugles de ferraille, des sueurs viriles.

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Pourquoi ne pas simplement écrire «une chef»? De même que la cathédrale de Lausanne possède «une nef», ample et scintillante. Et qu’il n’y a rien de plus féminin qu’elle: quand elle était catholique, avant l’invasion bernoise de 1536, les habitants de la Cité alentour l’appelaient amoureusement Notre-Dame.

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Ces récentes innovations byzantines sur le sexe lexical des anges, un peu abstruses, rassurent en définitive peu de femmes contemporaines. Plus nombreuses sont celles que des expressions courantes moutardent méchamment le nez – le nôtre aussi: une entraîneuse désigne dans nos dicos une prostituée, alors qu’un entraîneur est un homme qui «coache» une équipe sportive. Si un homme public est un politicien, une femme publique est taxée de «mauvaise vie». Une femme qui fait le trottoir a une plus triste réputation qu’un paveur mâle qui le refait.

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En terre vaudoise, on recense des tournures misogynes plus cruelles encore, plus franches, moins contournées mais qui blessent moins leurs victimes. Elles en apprécient elles-mêmes, avec un humour louable, la candeur folklorique. Ainsi que la certitude victorieuse que ce vocabulaire n’est qu’une relique amusante d’un passé définitivement révolu. Réécoutons-les, avec elles et leur sourire intelligent: «La Mado, c’était une bonne grosse gaguie qui avalait chaque matin deux taillés aux greubons.» «La Josette était volage et négligée, sotte comme un trapetzet, bref une bedoume.» Quant à la Yolande, qui raconte toujours tout sur tout ce qui ne la concerne pas, on la surnomme la barjaque, ou la batoille. Deux vaudoiseries épicènes qui peuvent s’appliquer à son très masculin de son premier mari: «La Yoyo était aussi chaude que le péclet de l’enfer, mais son ex, quelle batoille. Avec ça, il était geignard comme une piorne

 

 

 

10/09/2014

Nos écoliers ne sont pas des sots

Une modification envisagée de l’enseignement des langues à l’école primaire menacerait rien moins que notre cohésion nationale! En Thurgovie, on supprimera le français au profit de l’anglais. Par retours de ping-pong, de grandes voix romandes lancent une réciproque diamétrale: et si l’on faisait de même, en inculquant à nos marmots francophones la langue de Shakespeare (ou de Wall Street), en renvoyant à des classes plus tardives l’apprentissage de celle de Goethe et Dürrenmatt. Cette polémique a empoisonné un plein été acrimonieux sur un fond de météo lui aussi maussade. Il en flotte encore dans l’air, depuis la rentrée, une malicieuse odeur de poudre guerrière. Dieu merci, elle s’est vite résorbée sans effusion de sang dans les salles de maîtres, ni dans les cours de récréation. Des élèves de la sexagénaire Yolande Michoux ont retrouvé d’anciens petits camarades dans la classe de la jeunette Fanny Gorgerat, aux cheveux d’or et à gambettes en fuseau. Si cette «grande sœur» ne se n’était désastreusement étalée par terre, avec ses dossiers brodés de post-it multicolores, elle ne serait pas devenue en trois jours leur enseignante la plus estimée. «Elle s’est cassé la gueule devant nous, avec une grâce de clownette; nous avons tous ri, elle aussi!» Paradoxalement, c’est par cette pitrerie involontaire que cette novice de Fanny parviendra à faire aimer à ses ouailles les plus récalcitrants, les plus butés, les subtilités sournoises de la grammaire maternelle française. Et jusqu’aux accords du participe passé.

Moins régulier, et moins séduisant avec sa calvitie ronde mangée aux tempes d’un lichen gris-roux, et son accent prussien, le prof d’allemand Max Fuchs, remportera auprès des mêmes moins d’affection et d’écoute. Faudra-t-il un jour congédier ce faux rustre des classes primaires? Ce serait un désastre pédagogique. Ou prétendre que nos plus jeunes écoliers sont des idiots incapables d’enregistrer simultanément, dans leur cervelet encore en évolution, des syntaxes différentes.

Quel mépris envers l’enfance! Une fois adultes, nos mioches se réintéresseront à nos vieux lieux communs pour les décrasser à leur façon!

Ils réinventeront l’intelligence humaine.