26/10/2014

Des fleurs de smog pour nos défunts

Les jonchées du bois de Sauvabelin sont enfin détrempées, son humus régénéré, son oxygène refroidi, avec des essaims de pigments poivrés qui vont pleuvoir sur la ville. L’été indien d’octobre a-t-il été exagérément long? «Trop de beau temps tue le beau temps» dit un adage que je viens d’inventer pour singer un tour syntaxique à la mode, et donner raison à ceux qui préfèrent le cycle traditionnel du climat aux saisons hybrides.

 

Notre smog urbain se nuera de lumières agricoles brunes évoquant la couleur des terres vides de novembre, la mort d’une végétation vouée à refleurir. Celle aussi de gens qui nous sont chers et ont été programmés à un processus quasi scientifique de résurrection – telle est du moins ma certitude de catholique.

Certes, leur souvenir flamboie davantage dans nos cœurs que sous la pierre tumulaire glacée où ils sont inhumés, et c’est pourquoi de nombreux Lausannois – parmi eux des athées- iront se recueillir le week-end prochain sur la tombe de Maman, de Papa. Ou d’une vieille tante Edwige qui avait de la barbe aux joues, mais dont les onctueuses tartes à la rhubarbe délectent la mémoire.

Les 1er et 2 novembre qui viennent auront les odeurs camphrées du chrysanthème, qui est une fleur impériale au Japon, mais une fleur de tristesse dans les cimetières de notre ville. Au plan du patrimoine, le plus important est celui du Bois-de-Vaux, à Vidy: le séjour des morts le plus majestueux de Suisse, car conçu avec une haute sagesse symétrique, en 1922, par le grand architecte Alphonse Laverrière. Celui de Montoie, créé 50 ans après plus en amont, évoque, lui, un parc à l’anglaise, plus «moderne». Il a pour mérite principal d’être doté d’un parking, destiné à des endeuillés pressés, et d’échoppes de fleuristes qui vendent des gerbes aux chagrinés de dernière minute.

A la fin du XVIIIe siècle, Lausanne vouait aux macchabées ordinaires plus de compassion: farouchement luthérienne, rejetant le culte des saints, elle a protégé avec une bonté œcuménique avant l’heure des carrés funéraires «papistes» situés alors à Sainf, ou à la Madeleine, en surplomb de la Riponne. Leurs croix étaient ornées de chapelets et de roses en faïence. L’affliction était déjà universellement respectée.

 

 

 

19/10/2014

Papa, dessine-moi une dysplasie rénale

Les interrogations enfantines les plus désarmantes ne se rattachent pas qu’au nombre d’étoiles qu’il y a dans le ciel, ni à pourquoi les petits bateaux ont des ailes. En Suisse, une minorité méconnue de parents tente de répondre, avec amour, à celles d’une petite Ludivine aux yeux d’or, d’un Jonathan à dégaine animale d’enjôleur annonçant un futur Don Juan. A ces marmots atteints de maladie rénale rare, et trop souvent soumis à des examens médicaux, comment répondre sans rien dramatiser?

 

 

- C’est vrai, Maman, que je suis malade comme Papy qui est à Rive-Neuve? Chouette, j’aurai une télé pour moi toute seule!

 

Primo, il convient de botter en touche par un demi-mensonge:

 

- Papy va bientôt mourir de vieillesse, alors que toi, ma petiote, tu as une grande vie devant toi. Tu n’as que de la fièvre.

 

Le mal rénal s’envenimant, et les traitements s’intensifiant, le vocabulaire jeune patient se diversifie: «C’est quoi un rein?» Jusqu’alors, il ignorait qu’il possédait un, voire deux. Deux gros haricots géants situés de part et d’autre vers l’arrière de son petit ventre. Deux légumes oblongs qui pourriront son futur.

Avant son âge dit de raison, il est frappé d’une précocité inhabituelle et terrifiante qui lui fait connaître l’intérieur de son anatomie, à l’heure où ses camarades d’école primaire commencent seulement à compter le nombre de leurs doigts et orteils. Il apprendra à prononcer des mots plus compliqués encore: Dysplasie rénale multitykisque, polykystose, glomérulosclérose, etc.

 

Autant de maladies rénales qui ont le tort d’être peu médiatisées, et moins secourues financièrement que le cancer, le sida, ou d’autres fléaux majeurs. Elles n’en sont pas pour autant moins secourables: voilà juste dix ans, une Association pour l’information et la recherche sur les maladies rénales d’origine génétique (AIRG), sous l’égide charismatique du grand néphrologue vaudois Jean-Pierre Guignard – qui œuvra jadis au Vietnam pour les causes humanitaires de la Centrale sanitaire suisse - s’évertue à les faire connaître pour mieux les résorber définitivement. Une récolte de fonds est évidemment nécessaire.

 

www.airg-suisse.org

 

 

 

12/10/2014

Se coiffer pour l’hiver ou par coquetterie

Cet été indien inespéré est condamné à s’étioler. Il serait donc judicieux de se prémunir contre un retour vengeur des frimas, à une baisse cruelle de la température qui ferait rosir les oreilles en pétale d’orchidée de Kevin, le nouveau facteur du village à vélo (c’est le cadet du laitier Bourgnoud). Atteint de calvitie déjà à 24 ans, il est menacé d’une grippe crânienne, après qu’il l’eut été durant les rares dernières canicules par l’insolation qui frappa de torpeur et de blancheur aveuglante les sentiers en zigzag de Lavaux. Il y avait encouru les feux du soleil, le voici bientôt en proie aux averses glacées de la fin d’automne. On ne saurait assez conseiller à ce maladroit de bien se coiffer. Soit d’un chapeau en bonne et due forme, comme on en confectionne parfois chez de rares chapeliers professionnels. Sinon du bonnet oblong à oreilles flottantes que lui tricotera sa tante Gladys - la belle-sœur du laitier – et qui en imbibera abondamment les pans de laine temporaux d’huile de camphre, très souverain contre les rhumatismes.

 

 Face au miroir de l’antichambre de leur ferme vigneronne, le Kevin s’éplore:

 -Tantine, je me trouve ridicule. J’ai l’air d’une otarie du Cirque Knie.

 -On se fout des apparences, c’est la santé qui prime. Savais-tu que 40% de la perte calorique s’effectue par le crâne?

 Dame Gladys, elle-même, ne s’aventure jamais en dehors de son appentis sans s’être «suffisamment coiffée chaudement». Allergique à la laine, elle love sa vieille crinière dans une chapka en lapin noir que son homme défunt avait acheté en Union Soviétique. Un bonnet viril qui fait rigoler les enfants à la ronde.

 Or, sans le vouloir,  tante Gladys de Ruchonnens-sur-Villette, a précédé une vogue vestimentaire qui fait fureur à Paris: il y est de bon goût, pour les femmes «à caractère» de porter un borsalino, comme les gangsters de Chicago, ou Belmondo et Delon dans le film éponyme (mais je n’oublie pas la très féminine Jean Seberg dans «A bout de souffle »). Le plus énigmatiques se coiffent d’un melon noir pour ressembler à Boy George, à Hercule Poirot. Voire à Dupond et Dupont! Que font-elles du képi ? Du casque à pointe ?