27/12/2014

Le selfie au secours de la chirurgie faciale

 

Depuis qu'on a pris goût de se photographier soi-même avec son ordi de poche, l'antique démon du narcissisme nous reprend partout dans le monde. Ces clichés à la sauvage ont l'inconvénient de nous présenter au naturel: nez non poudré, sourires spontanés dévoilant des dents creuses, calvitie naissante mal camouflée. Et parfois une mâchoire qu'on ne savait pas si chevaline. Selon le site d'information étasunien Quartz , les praticiens de cette nation spécialisés en chirurgie maxillo-faciale seraient assiégés par des «patients mécontents de l'image qu'ils présentent sur les réseaux sociaux».

Dans la mythologie poétique d'Ovide, le beau chasseur Narcisse se contentait, lui, de s'admirer tel quel dans le reflet d'une mare. Aujourd'hui, ses émules – surtout les moches – veulent y apporter des corrections, pour le plus grand enchantement financier des «Léonards de Vinci de la chirurgie esthétique moderne». Loin de s'en glorifier, ces lointains disciples d'Hippocrate ont le toupet de geindre encore: ces gens «arrivent avec des selfies qu'ils montrent au médecin pour montrer ce qu'ils veulent améliorer».

A une aune différente, la France elle-même ne supporterait plus de se regarder dans une glace – cela via des selfies sondagiers virant à une obsession compulsive. Dans un entretien accordé avant Noël à notre confrère parisien Libération, la très parisienne psychanalyste Cynthia Fleury traduit ce désamour des Français pour eux-mêmes comme un «narcissisme déçu, une passion pour soi qui ne s'assume pas». Comment dès lors guérir nos chers voisins d'outre-Jura que nous aimons tant (hypocritement parfois) de ce mal bénin? En leur suggérant de cacher leurs laideurs par du fard, au pire par une burka. Ou par l'idée simple et originale de la cuisinière d'une patricienne de la Riviera vaudoise, une précieuse de chez nous, et du temps où l'on donnait des ordres aux domestiques. Chargée de rapporter du marché de Vevey «une belle volaille» pour quelque réveillon, la pauvre Sabine n'y trouva qu'une pintade maigre et pouette, mais aussi des mots pour se défendre. «Madame, vos convives n'y verront rien. Je la rendrai appétissante en l'ornant de beaux légumes. Exactement comme vous le faites chaque matin sur votre visage en vous maquillant.»

 

 

 

 

21/12/2014

Nostalgie à la carte

 

Quelques sexagénaires, qui ont l’âge vénérable du soussigné, rejettent avec dégoût la notion de nostalgie. Elle «fait vioque», donnerait l’impression qu’ils radotent avant l’heure, alors qu’ils s’évertuent à suivre le rythme endiablé de changements technologiques mondialisés. A s’inféoder à une tyrannie de l’immédiateté qui, impérativement, doit rajeunir tout le monde. Moi, sans être forcément un nostalgique, je trouve à ce mot un charme désuet. Des fragrances de pétales de pivoine qui ont jauni une page de missel; celle de sachets de lavande embaumant la literie d’une armoire ancestrale. Alors, comme disent joyeusement nos humoristes chaux-de-fonniers Plonk & Replonk (dans le Temps du 20 décembre), «en arrière, vers d’anciennes aventures!» Ou vers des heures scolaires délectablement fanées de ma mémoire quand, à Montchoisi, dans la classe de Mlle Simone Panchaud, il fallait «écouter l’instruction». Mais en ouvrant aussi bien grand ses mirettes: et c’était un régal pour elles de découvrir, en dessous du tableau noir, la singulière silhouette de la Corse, de Santorin, ou des plus lointaines Célèbes indonésiennes.

 

Ces îles se découpaient sur un atlas mural en reliefs abricot, rainurés et jaspés. Le fond turquoise y reliait les mers aux océans. Leurs appellations en typographie désuète ondulaient autour de leurs rivages et plages pour enflammer davantage notre imagination, et nos rêves juvéniles d’outre-monde. Cet atlas de mon école primaire lausannoise devait provenir de France. D’une France lointaine, encore impériale, où, sous Napoléon III, le géographe Paul Vidal-Lablache avait configuré les continents sur des planches pédagogiques destinées à tous les écoliers et lycéens de l’Hexagone. Elles y firent florès jusqu’en 1969, et jusqu’en Romandie… Ne disposant pas d’un ordi high-tech d’infographiste d’aujourd’hui - par lequel on peut recréer à volonté les planisphères par trois ou quatre clics de souris, il s’arma de patience, de lenteurs fertiles, et de précision artistique pour faire aimer la géographie aux enfants, tout simplement en la peignant. Ses planches viennent d’être rassemblées et publiées à Paris.

 

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La carte de notre enfance, Ed. Armand Colin, 158 p.

 

14/12/2014

Quand les drones feront du miel

L’homme n’aspire qu’à s’extraire de lui-même, à prendre le large. Cette évidence remonte à la nuit des temps et concerne aussi le Vaudois ordinaire. Tel Franky Gorgeaz, menuisier de son état à Morflens-sur-Grandson, un amateur forcené de drones. Vous savez, ces hélicos de poche bizarroïdes qu’on lance dans les airs pour les manœuvrer à sa guise et à distance, par la magie électronique et via des capteurs de lumière incrustés dans ce qui leur sert de cerveau.

 

L’invention a été révolutionnaire: on en fait un usage immodéré dans les armées modernes, en greffant ces drones d’explosifs. Les stratèges militaires s’en servent pour semer un maximum de dégâts en des régions très éloignées de leurs ordis. Et le moins possible de «dommages collatéraux sur des populations civiles» - accessoirement sur leurs propres personnes.

 

Mais pour le Franky de Morflens, qui a la vue du sang en horreur, cette technologie inimaginable jadis, désormais à la portée de tout quidam, n’est pas une arme guerrière. Il lui revient en mémoire des dimanches où son oncle Samy l’initiait aux euphories de l’aéromodélisme dans une clairière du bois de la Râpe, proche de leur ferme familiale.

Ils y faisaient virevolter dans le ciel jurassien, à l’aide d’une télécommande plus petite qu’une plaque de chocolat, un avion miniature de chez Franz-Carl Weber. Leur vertige était icarien: celui de s’envoler en compagnie de monstres affreux et délicieux de SF, du genre Star Trek, où l’on se téléporte à loisir, avec la liberté aérienne d’un moucheron.

 

Ou mieux: d’une abeille, un insecte sacré qu’aurait vénéré Einstein en personne. Le père de la relativité en avait préconisé une disparition programmée. Sa prophétie se vérifie, hélas, même chez des apiculteurs vaudois. Le rucher de Firmin Perruchon, qui avoisine le potager de la famille Gorgeaz a été dévasté: par des pesticides? par des frelons asiatiques? Encore une fois, une solution nous viendra des Amériques: à Harvard, des universitaires viennent de créer un drone en forme d’abeille, qui serait capable de polliniser fleurs, céréales et agrumes. Ce fantastique ovni métallique produira-t-il aussi du miel?