28/02/2015

La chèvre à Jeanjean est au zénith

 

Voilà un ruminant que nous aurions domestiqué il y a 8000 ans, mais qui a conservé un sale caractère. La chèvre a le profil d’une maîtresse de couture acariâtre, comme il en sévit dans des écoles pour demoiselles de bonne famille en amont de Montreux. Vue de face, elle est plus masculine, avec aux tempes des rouflaquettes de notaire en guirlande, et aux prunelles des taches jaunes striées de rougeurs cruelles. Tel fut du moins l’avis des adeptes de la physiognomonie selon Johann Caspar Lavater (1740-1801), un théologien zurichois qui comparait «scientifiquement» les faciès de ses frères humains aux museaux et groins d’animaux dépourvus d’âme. Le regard impertinent de la femelle du bouc, cette incarnation du Malin, leur inspirait frayeur et aversion.

Moins effrontée, plus avenante, est la biquette de notre Heidi nationale, dont les aventures alpestres font fureur à l’étranger, au Japon, et jusqu’en Californie. Blanche comme son lait, qui est dépourvu de caroténoïdes, elle est douce à caresser tel un chat de salon.

A l’heure où la Chèvre zodiacale de l’Extrême-Orient vient d’inaugurer un nouveau cycle stellaire, c’est sous ces traits-là que les gens nés sous son signe la préfèrent. La voilà (moins tendrounette quand même) propulsée dans la voûte céleste, avec cornes, mamelles et sabots fourchus. En argent héraldique sur fond noir de nuit, donc inversement à sa silhouette que nos doigts enfantins animaient derrière le drap blanc d’un théâtre d’ombres, dans la classe de Mlle Freymond, de Montchoisi.

Selon les astrologues chinois, la chèvre serait une lumière hivernale bienveillante, présidant à la naissance de solitaires introspectifs, «tout comme elle». D’ anxieux qui parviennent à soigner leur anxiété par eux-mêmes. Avec sérénité. Un avis que ne partage pas mon ami Jeanjean, qui gouverne un bétail varié près de L’Etivaz, au Pays-d’Enhaut. Sa «Séraphine» serait dépourvue de ces qualités d’âme. Inculte, agnostique, elle ne répond pas aux appels, se fâche quand elle veut et mangerait des forêts entières. Moins par appétit que par caprice.

 

Un mot issu du mot antique capra, qui, en latin désigne la chèvre. Une sale bête qui aurait quand même allaité Jupiter, le père de tous les dieux.

22/02/2015

Pochtrons de jadis et lapeurs de rosée

En cent ans, la prévention contre l’alcoolisme a évolué dans les médias et chez les colleurs d’affiches. Mais s’en étiolant un peu, concurrencée qu’elle est par des combats urgents contre d’autres fléaux, tels le cancer, le sida, le tabagisme. Voire le suçage de pouce de quadras vivant encore chez papa-maman. Les choses se compliquent lorsque ces gros garçons gâtés se mettent à trop boire dans les cafés du voisinage. Non plus des vins raffinés du Chablais ou de Lavaux, mais de la bibine. De la mauvaise bière. De la vodka sucrée en canette, celle des ados. Leur dévergondage progressif leur fait perdre le fil de leur vie. Ils ne se reconnaissent plus dans le miroir de la salle de bains familiale.

 

Pour les arracher à cette «addiction» (en français dépendance), des campagnes actuelles contre l’éthylisme diffusent des imageries symboliques, des ombres chinoises, des visages floutés. Il s’agirait de ne pas rajouter de l’avilissement à un égaré qui se sent avili.

Les égarées, ne sont, hélas, pas en reste, même si leur cas est évoqué avec plus de pudeur encore. Remarquez qu’on dit d’un ivrogne qu’il est un suppôt de Bacchus, un soiffard, un boit-sans-soif. D’une femme qui s’enivre, on dit seulement: «Elle boit…»

 

Au début du XXsiècle, l’ivrognerie était le plus préoccupant des fléaux sociaux. Ses contempteurs n’y allaient pas de main morte: sur les murs des cités vaudoises s’affichaient des faciès reconnaissables que la «dépravation» due au vin ou à l’absinthe abîmait désastreusement. S’y côtoyaient celui d’un Monsieur bien vêtu, bien peigné et un autre lui-même dépenaillé, dont les mèches rebiquaient à la sauvage. L’alcoolisme ne ravageait pas que le foie, il rendait hirsute! Il conférait aux joues des roseurs de betterave broyarde. Au cou des barbillons de volaille joratoise. A l’école, la prévention était plus subile: on distribuait aux élèves des vignettes représentant «un ouvrier ivre se blessant à une machine», ou «un alpiniste obligé de s’arrêter au milieu de sa course, parce que le vin lui a affaibli le cœur». L’accès aux sommets était l’apanage des abstinents. Ils pouvaient varapper les yeux fermés, même de nuit. Là-haut l’aurore a meilleur goût. Une saveur sans alcool, tombée du ciel.

14/02/2015

Sagesses piquantes d’une dent-de-lion

Il ne faudrait la manger qu’à l’orée du printemps. Désormais, on la cultive pour la faire figurer dès Noël sur la carte des restaurants. Il y a 30 ans, les cuisines émaillées de bleu et blanc du Café Romand, alors sous le règne de la famille Péclat, ne servaient que de la dent-de-lion «sauvage». La précieuse denrée leur était rituellement fournie par un couple de vieillards, chenus comme neige mais aux jambes alertes et chaudement chaussés. A la mi-février, ces Philémon et Baucis vaudois arpentaient à la fraîche nos tertres et collines pour la cueillir au naturel dans des orées secrètes, aussi mystérieuses que des «coins à bolets». Là où la dicotylédone anémochore (son nom scientifique) montre dans le froid le bout de son nez, avant d’éployer ses languettes effilées et ses nageoires végétales. C’est parce qu’elles sont dentelées en crocs de fauve, découpées aux ciseaux de quelque décoratrice de théâtre d’ombres, qu’on a appelé la plante entière comme ça.

 

Mais pour qu’elles ne piquent point la langue et trouvent une pleine saveur, il faut les réduire davantage, les hacher le plus finement possible, au point qu’elles se passeraient de tout assaisonnement. La dent-de-lion en devient elle-même un condiment; pourquoi lui ajouter du sel et du poivre? Une larme d’huile, deux lardons, plus une émiettée d’œuf dur et de câpres italiennes suffiront pour ériger cette gentille salade de saison en plat royal.

 

Dent-de-lion, convenons-le, est un romandisme dont d’assonance est nettement plus appétissante que son synonyme parisien pissenlit. Etymologiquement trop diurétique quand on se met à table. Et désagréablement associé à une locution populaire qui voudrait faire de sa racine un repas post mortem. Or elle peut être dégustée aussi par les vivants, s’ils la montent par exemple en purée crémeuse parsemée de cerfeuil. De ses fleurs, quand elles sont bien épanouies et jaunes, on fait des biscuits, du miel, des confitures.

 

Par courtoisie poétique, épargnez en une. Qu’elle ait le temps de flétrir, et de se coiffer d’un pompon gazeux et argentée d’akènes. Vous savez, ces petites graines du savoir que le souffle de la Dame du Larousse (dessinée par le Lausannois Eugène Grasset en 1890) sème à tous les vents, pour piquer l’esprit universel.