28/03/2015

Le lait ne nourrit plus son héros

 

Depuis une quinzaine d’années, une mauvaise réputation est faite aux produits lactés. Pour quelques nutritionnistes, le lait, les yoghourts et les fromages provoquent des embarras digestifs ou articulatoires. Pire: ils font tousser autant que le tabac! Ils leur substituent de faux laitages à base d’un brouet non animal, où l’on a trempé, dépelliculé et broyé des graines de soja cuites avec de l’eau. Et cet ersatz affriande de plus en plus d’adeptes. A leurs adversaires, qui soutiennent que le lait (de vache, de chèvre, de brebis, de femme aussi…) est indispensable à la santé humaine depuis des millénaires, ils opposent des arguments modernes irréfutables – testés en laboratoire: carence d’oméga 3 dans le contenu industriel des berlingots des supermarchés. Traces résiduelles de pesticides et d’antibiotiques que l’herbivore aurait mâchouillées et ingurgitées en son innocente et misérable inconscience.

 

 

 

Pour scientifiques qu’elles soient, ces vérités choquent vivement mon amie chablaisienne Sylvette Pouchon, fromagère de mère en fille près de Corbeyrier: «Nos vaches sont plus intelligentes que ces savants des villes qui n’en ont jamais trait aucune. Elles trient ce qu’elles mangent, et le lait qu’elles nous donnent est depuis toujours une offrande du Bon Dieu. Elles ne sont pas idiotes, moi non plus d’ailleurs. Si je suis en bonne santé, c’est pour avoir bu le lait de ma maman. C’était du lait, pas du soja! Et si mon fils cadet Jordan n’avait pas été nourri au mien, il ne serait pas devenu en 2013 champion suisse junior à la culotte à Berthoud!»

 

 

 

C’est dire si le lait bovin – tout comme l’humain – a pu ragaillardir de grands héros. Contester cette vérité offense, au passage, des siècles de splendeurs picturales qui représentent, depuis la Renaissance italienne, le sein de la femme comme une source de spiritualité plus qu’un symbole érotique. Ce serait insulter les Trois Grâces de Rubens, les Grandes Baigneuses de Cézanne, les mamelues Tahitiennes de Gauguin, la Vénus endormie de Giorgione qui se trouve au Musée de Dresde. Une galerie ininterrompue de poitrines nues ou «pigeonnantes» qui ont traversé l’Histoire du monde sans nous y faire perdre le goût doux et sacré du lait.

 

 

 

 

 

22/03/2015

Chants d'oiseaux et volière de poche

L'éclipse un rien décevante du premier jour du printemps ne leur a pas coupé la chique. Ils s'égosillaient déjà dans les ramures du Denantou, du parc de Milan. Ou à Derrière-Bourg, à deux pas de Saint-François, de son brouhaha qui n'a rien de champêtre – et de ses pigeons gris bitume au roucoulement monotone et invariable. Les oiseaux dont je vous parle sont plus petits, plus gais: des passereaux d'humeur migratrice qui respectent l'horloge universelle et la rotation des saisons.

De branche en branche, d'aubier en aubier, vagabonde toute une symphonie de gazouillements contrastés, de sifflements, de ramages multicolores. Selon Jeff Compondu, mon voisin ornithologue qui connaît leur morphologie ailée, mais aussi leur âme, ces zoziaux printaniers vocalisent chacun à la façon. Pour prévenir des congénères d'un danger, ou pour inspirer de l'amour à quelque oiselle.

Leur chant, qui peut très précisément se noter sur la partition des tonalités (jusqu'à rendre jaloux les ténors d'opéra) – jaillit de la syrinx. Un minuscule organe vocal situé sous leur gorge, et dont le nom inspira en 1913 à Claude Debussy un air en solo pour flûte. On y entend une voix humaine qui rêve d’être plus aérienne.

Comment distinguer leurs chants? En attendant que la technologie mette au point une application sur smartphone pour les identifier, on peut relire L'almanach des quatre saisons d'Alexandre Vialatte, paru chez Julliard en 2001. Le grand Auvergnat les répertorie avec sa délicieuse sagesse débridée: «L'alouette grisolle, la caille carcaille, le corbeau croasse, le geai cajole, les gélinottes gloussent, le merle siffle ou flûte et le moineau pépie, la pie jase ou jacasse, et la perdrix cacabe. L'épervier fait kr, kr, kr; le geai, polyglotte, parle comme l'homme, miaule comme la buse (en faisant fiuu, mais aussi quelquefois tchée, tchée) et hulule comme le chat-huant…»

 

Sachez aussi que le bouvreuil, si cher au poète Gustave Roud, a le chant plaintif et doux (diu diu). Que l'hirondelle de cheminée, l'annonciatrice la plus traditionnelle de la saison, elle fait tswit, tswit.
Ou tout simplement twit. Elle twitte à l'américaine comme votre téléphone de poche. Qui, lui, est sans grâce et sans ailes.

13/03/2015

Fardées comme des hiboux de zoo

Elles ont 12 ou 13 ans à tout casser. Des préadolescentes plutôt que des ados. Mais dans le convoi du LEB du samedi qui les conduit jusqu’à la gare du Flon, on croirait un escadron de précieuses, comme s’en amusait Molière,  en conversation en quelque boudoir du XVIIe siècle . Elles sont maquillées en dames et ne conversent pas vraiment ; elles médisent, piaillent à la façon des hirondelles de fenêtre,  en écolières de préau de village. Elles sont Challensoises, ou d’Assens, Cheseaux, Etagnières, Bercher. Hélas, plus rien du génie campagnard ne s’exhale de leur grâce naturelle et juvénile. Juvéniles, ces demoiselles? Non, elles se sont évertuées à gommer de la fraîcheur fruitière de leurs joues toute marque de jouvence. A renfort de lotions, poudres, blush et crayons noirs : toute une cosmétique à fragrances capiteuse probablement dérobée à leur maman, à leur sœur aînée. Afin de paraître plus âgées! Dépourvues de rides, elles s’en créent, allant jusqu’à se tracer artificiellement des pattes d’oie au coin des yeux. Elles voudraient déjà jouer à la femme cougar: cette quinqua fatale du cinéma ou du showbiz qui se tape à volonté de beaux amants de vingt ans. Je rappelle nos Vaudoises en ont sept de moins!

Leur candeur adolescente n’en est que plus émouvante. Elles méconnaissent encore la loi inexorable des âges et sa fameuse pyramide infographique. Celle qu’on gravit trop vite avec des gambettes de pucelle, et dont on redescendra un vilain jour, clopin-clopant, en s’appuyant sur  des cannes anglaises.

La plus timide des voyageuses s’est rosi à peine la bouche et laqué les ongles d’un pastel gris. Les plus espiègles se sont fait greffer aux bout des doigts (dans quelque onglerie) des serres d’épervier. Voire des pinces écarlates de homard de brasserie, cuites et rougies à bonne cuisson. Par contraste, elles se blanchissent le visage, jusqu’à se composer un masque «gothique», inspiré de films d’épouvante modernes plus que de la splendeur sans fard de la statuaire de nos vieilles cathédrales. Un masque de drague - qui ne durera que le temps d’une danse - mais qui leur confère la mine maussade de la chouette effraie du zoo La Garenne, à Le Vaud. Elles étaient pourtant si jolies!