18/04/2015

Sur le pouce et sur un banc

 

Le repas de midi a beaucoup perdu de son décorum d’antan. Il se composait d’une nappe de table familiale amidonnée et de ronds de serviette en noisetier gravés aux prénoms des convives. Même Firmin, le cousin pauvre du hameau vicinal, avait droit au sien – pourvu qu’il changeât de chemise car l’autre fleurait les foins. Dans l’opulente ferme de Granges-Marnand, une accorte Zougoise, venue s’initier au français broyard, servait hiératiquement le potage au cerfeuil à l’aide d’une louche à manche d’argent. Après quoi, grand-mère en personne tranchait le boutefas de Payerne et le distribuait en ses plus belles porcelaines.

 

Ce dîner des Vaudois, qu’en France on appelle déjeuner, était pareillement solennisé au restaurant, autour d’un poulet fermier «à la française », tel qu’en faisait déjà dorer un fameux cuisinier d’Yvonand. Ou d’un brochet du Léman aux écrevisses, qu’un serveur impeccable de Saint-Sulpice débitait devant vous avec précision chirurgicale. A ces établissements au style empesé ont succédé, comme on sait, des rendez-vous gastronomiques de notre contrée plus inventifs qui ont été hissés au palmarès des mieux cotés de monde. Mais qui aurait idée de réserver une table à Crissier, chez Benoît Violier, ou chez Carlo Crisci à Cossonay, simplement pour couper sa faim de midi?

 

Ce n’est pas qu’une question de sous qui en retient de plus en plus de jeunes hommes cravatés de bureau, ou de femmes, sans cravate ni jupon mais «à caractère». C’est une raison d’efficacité économique: moins longtemps on s’absente de son poste professionnel, plus on a de chance de le conserver. Et tant pis pour les lois plus prosaïques du transit intestinal! Il s’agit de se nourrir expéditivement, comme si manger était une perte de temps. On se contente d’un plat «à l’emporter», d’une pizza tiède, ou d’une salade froide des supermarchés qu’on mastiquera méthodiquement sur un banc public. Par exemple dans la zone arborisée de la place d’Armes d’Yverdon, sur une pelouse à l’anglaise du parc de l’Arabie, à Vevey. Ou sous les essences exotiques de la promenade de Jean-Jacques Mercier, en aval de l’avenue de Rumine. On s’y sustente tout seul, en regardant plus souvent sa montre que les lumières du Léman.

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Ce poulet fermier je le dégustais même lors de courses d'école!. Mon grand-père - ce fameux cuisinier d'Yvonand - m'en rôtissait un la veille puis me le découpait pour le pique-nique, que je partageais avec mes copains et copines et le maître d'école. Après toutes ces années, j'en ai encore l'eau à la bouche.

Écrit par : Zaza | 26/04/2015

J'attends votre prochain billet avec impatience. C'est long quinze jours sans gourmandise (même si celle-ci ne serait qu'un sandwich à croquer sur le pouce).
(J'ai promis à Géo de ne plus commenter sur les blogs de 24 h, mais là ce n'est pas un commentaire, c'est une demande. Vous lire c'est un peu comme respirer cette "colle* blanche qui sentait l'amande" quand nous étions enfants, en fermant les yeux; on l'aurait bien léchée;-))
* coucou Olivier Schopfer : vos billets m'enchantent aussi.

Écrit par : service commande | 01/05/2015

Euh! C'est quoi ce service commande? Je suis Ambre, pas un service. Tsss!

Écrit par : Ambre | 01/05/2015

"J'ai promis à Géo de ne plus commenter sur les blogs de 24 h, mais là ce n'est pas un commentaire, c'est une demande"
Vous m'avez promis de ne plus commenter sur les blogs de 24 h ? C'est quoi ce bigntz ?

Et à propos de bigntz, trop mignon : "En 1798, les Vaudois chassent les Bernois. Hissé au rang de canton suisse égal aux autres par la grâce de l'acte de Méditation, le canton de Vaud, etc, etc..."
Olivier Meuwli, historien et gourou transcendantal, "Tribune" du PLR

Écrit par : Géo | 01/05/2015

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