23/05/2015

Tutoyer un potager pour rajeunir

Dans les foyers à l’ancienne, on interdisait aux enfants de se rendre en cuisine, car votre tante Liselotte ne voulait pas être épiée dans la préparation de son inimitable sauce moutarde & cerfeuil pour accompagner le «bossu». Entendez le lièvre dodu que son chasseur de mari avait rapporté des bois de Ferreyres. Ses fourneaux composaient un royaume privé, enfumé d’arômes secrets, où elle apostrophait poêles et casseroles, jurait contre une fourchette récalcitrante en lui disant «toi, ta gueule!» Mais c’est avec tendresse qu’elle susurrait, si j’ose dire, à l’oreille de sa soupière.

 

Quand elle fut vieille et oublieuse d’un peu tout, vous l’installèrent dans un EMS du pied du Jura, parmi des inconnues, où elle cessa de maugréer, se mit à sourire. Des lèvres, pas des yeux. Des infirmières attentives s’en émurent, comprenant que leur pensionnaire était nostalgique d’un temps où elle parlait toute seule. Pas avec elle-même, car la philosophie introspective n’était pas son truc, toute brave protestante qu’elle fût. Mais avec une panoplie d’objets inanimés et métalliques: des ustensiles de sa chère cuisine qu’elle avait jadis doués de capacité d’écoute. Elles découvrirent qu’au préalable, la Liselotte allait chaque matin au potager familial pour y recueillir des épices et des fruits: un éden sensoriel qui embaume la rhubarbe aigre-douce et la menthe sauvage, sans oublier la surelle, qu’on appelle aussi en terre vaudoise le pain de coucou. Autant de trésors légumiers aux couleurs vives et olfactives dont, jadis, leur assistée avait assaisonné de ragoûtants potages pour ses petits et ses arrière-petits. Il lui revint alors qu’elle s’y promenait déjà gamine, pour humer et dialoguer avec les fraises en espalier, ou les choux en leurs carrés, sans oser les cueillir.

De sa chaise roulante, que ses bonnes fées proustiennes faisaient avancer entre plants de tomates et haricots, la vieille se retourna pour leur dire merci d’un sourire, cette fois avec les yeux. Un regard empli de gratitude juvénile, d’une enfance retrouvée.

 

 

Commentaires

Merci pour ce billet attendrissant qui proue malgré tout que rien n'a beaucoup changé concernant les monologues ,De nos jours ont se parle encore à soi mais avec les murs comme seuls écoutants ou avec les oiseaux quand la bise n'est pas trop forte
très belle journée Monsieur Salem

Écrit par : lovejoie | 24/05/2015

"Un regard empli de gratitude juvénile, d’une enfance retrouvée."
Votre regard est empreint de bienveillance et de tendresse à l'égard de la vieillesse.
Un bel optimisme qui me laisse songeuse... et incrédule.
(Mais oui, c'est un "billet attendrissant").

Écrit par : Ambre | 25/05/2015

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