30/05/2015

Les pouvoirs cachés d’une main

Chez d’aucuns, cette extrémité corporelle s’arrondit en poing pour fracasser une tronche qui ne leur revient pas. Chez d’autres, la manoille, comme disent les Vaudois (du latin manicula, «petite main») s’ouvre en étoile pour apprendre à compter aux enfants. Ou pour qu’une Gitane y déchiffre des lignes de bonne ou mauvaise fortune. Si le destin se révèle néfaste, et que la pythie des rues réclame des sous pour tromper sa faim, la manoille se referme en manoillon. En une petite main. Un moignon qui ne cogne pas, ne fait pas des poches bleuâtres aux mirettes d’un adversaire, mais rempoche des centimes.

Pourtant, c’est quand elles sont éployées que nos mains rayonnent d’humanité. Et pas seulement au regard khôlé d’une chiromancienne qui prierait Lucifer. Au catéchisme de Pully, quand j’avais 6 ans, un pieux paroissien m’avait appris à m’en servir pour dénombrer les apôtres de Jésus. Aux dix doigts, je devais en ajouter deux, en en repliant trois de ma gauche: un cauchemar de comptable pour moi, déjà un zéro en calcul: j’y mélangeais mes phalangines et phalangettes.

Depuis la révolution numérique (ou digitale), il m’a bien fallu les discipliner la moindre. Afin de m’exprimer sans étourderie sur le clavier d’un PC, ou d’un téléphone mobile, quand bien même n’y contribuent que mes index: deux pour l’ordi, un seul pour les textos.

 

Et voilà que des génies informaticiens de l’Université du Sussex, au Royaume-Uni, annoncent des interactivités qui seront à sensorialité diffluente - se développant en plusieurs directions. Leur programme, baptisé UltraHaptic, renverra à l’ère du myocène nos prouesses digitales, en préconisant des pouvoirs communicatifs cette fois non plus seulement à portée de doigts, mais à celle d’une main entière. Douée d’une variété infinie de nervures secrètes et intelligentes, qu’elle ignore elle-même, elle serait capable de transmettre le sens du toucher. A partir d’un clavier quelconque, nous échangerions, vous et moi, mieux que des SMS, mieux que des mots: des émotions à fleur de peau. Des caresses tactiles quasi téléportées, des images virtuelles dont on sentira le grain à distance. Une victoire pour les informaticiens du futur, qui veulent formater non seulement nos cerveaux mais nos âmes. Une défaite, peut-être, pour ceux qui préfèrent la désinvolture, plus créatrice, de l’imagination.

23/05/2015

Tutoyer un potager pour rajeunir

Dans les foyers à l’ancienne, on interdisait aux enfants de se rendre en cuisine, car votre tante Liselotte ne voulait pas être épiée dans la préparation de son inimitable sauce moutarde & cerfeuil pour accompagner le «bossu». Entendez le lièvre dodu que son chasseur de mari avait rapporté des bois de Ferreyres. Ses fourneaux composaient un royaume privé, enfumé d’arômes secrets, où elle apostrophait poêles et casseroles, jurait contre une fourchette récalcitrante en lui disant «toi, ta gueule!» Mais c’est avec tendresse qu’elle susurrait, si j’ose dire, à l’oreille de sa soupière.

 

Quand elle fut vieille et oublieuse d’un peu tout, vous l’installèrent dans un EMS du pied du Jura, parmi des inconnues, où elle cessa de maugréer, se mit à sourire. Des lèvres, pas des yeux. Des infirmières attentives s’en émurent, comprenant que leur pensionnaire était nostalgique d’un temps où elle parlait toute seule. Pas avec elle-même, car la philosophie introspective n’était pas son truc, toute brave protestante qu’elle fût. Mais avec une panoplie d’objets inanimés et métalliques: des ustensiles de sa chère cuisine qu’elle avait jadis doués de capacité d’écoute. Elles découvrirent qu’au préalable, la Liselotte allait chaque matin au potager familial pour y recueillir des épices et des fruits: un éden sensoriel qui embaume la rhubarbe aigre-douce et la menthe sauvage, sans oublier la surelle, qu’on appelle aussi en terre vaudoise le pain de coucou. Autant de trésors légumiers aux couleurs vives et olfactives dont, jadis, leur assistée avait assaisonné de ragoûtants potages pour ses petits et ses arrière-petits. Il lui revint alors qu’elle s’y promenait déjà gamine, pour humer et dialoguer avec les fraises en espalier, ou les choux en leurs carrés, sans oser les cueillir.

De sa chaise roulante, que ses bonnes fées proustiennes faisaient avancer entre plants de tomates et haricots, la vieille se retourna pour leur dire merci d’un sourire, cette fois avec les yeux. Un regard empli de gratitude juvénile, d’une enfance retrouvée.

 

 

16/05/2015

Henri Roorda, une inépuisable dérision

Ce n’est pas la première fois que son nom fleuronné d’un double O apparaît dans cette chronique, qui se veut humectée d’humour. Ce ne sera pas la dernière: Henri Roorda van Eysinga (1870-1925) fut, comme son patronyme ne l’indiquait pas, un pur Vaudois. Il avait adopté sa terre d’adoption avant qu’elle ne l’eût adopté. D’un père Hollandais et d’une mère née Bolomey, il avait vu le jour à Bruxelles. Les badauds de la Mercerie le tenaient pour un milord anglais en le voyant arpenter le pavé jusqu’au Gymnase de la Cité, où il enseigna les maths. Sa dégaine découplée, sa lavallière bien nouée, son regard en fleur y étaient pour beaucoup.

A ses lycéens, ce fin lecteur de Lewis Carroll et d’Alphonse Allais, s’évertua à transmettre un goût pour l’algèbre ou la trigonométrie qui s’associerait aux saveurs les plus simples de leur vie quotidienne. Grâce au truchement de la dérision de soi. Un sacerdoce qu’il s’infligeait d’abord à lui-même, mais dont tous ne saisirent pas la facétieuse grandeur. Ils y parvinrent plus tard, en découvrant qu’il était un des écrivains romands les plus décalés de sa génération. Que son humour inédit corrodait joyeusement non seulement, en billets d’humeur, les austères journaux romands, mais aussi les Cahiers vaudois, de Ramuz - un patriarche qui riait peu. Ils lurent son époustouflant pamphlet Le pédagogue n’aime pas les enfants (1917), son très lunaire Roseau pensotant (1923). Et, après sa mort en 1925, son déconcertant texte posthume: Mon suicide. L’approche de la mort y est tragique, l’humour est là lui aussi.

Nonante ans plus tard, dès le 29 mai prochain, ce testament sera remis en voix et en lumière, trois jours durant, au Théâtre Contexte Silo de Renens, par Michel Demierre. A l’instigation du très roordien Michel Froidevaux, de la Galerie Humus – un temple lausannois du surréalisme – le comédien en fera une lecture caractérisée. Dans la première partie du spectacle, sa collègue Catherine Kunz et l’universitaire Anne-Lise Delacrétaz présenteront un portrait d’un Roorda repeint avec les rayures du zèbre. Une jolie bête, mais on peut lui préférer le butor étoilé: ses ailes sont striées aussi. Car c’est un oiseau, et ça vole!

 

www.theatre-contexte-silo.ch